Ohayou
Décembre 2022

Aujourd’hui, j’ai pleuré. Parfois il faut pleurer tellement c’est beau.

De Morioka, je suis parti vers Akita sur la côte ouest, sans objectif particulier, pour traverser en Shinkansen les paysages enneigés et découvrir leur beauté, pour prendre une photo de moi à Akita et l’envoyer à une amie japonaise de Kanazawa qui est née dans cette ville. Faire plaisir à quelqu’un qu’on aime est en soi un objectif.

Dans ce jour gris, j’ai pris quelques photos, j’ai visité un musée construit par l’architecte Tadao Andō que j’avais découvert il y a quatre ans sur l’île de Naoshima grâce aux conseils d’une amie retrouvée ; bien longtemps après.

C’est au retour que l’événement qui motive cette histoire se produit.

Lorsque je sors de la gare de Morioka j’aperçois une école en voyage. Bientôt les écoliers japonais auront des congés d’hiver et il semble que ce soit pour eux l’occasion de voyages scolaires.

Ils sont là, à la sortie de la gare, en colonne de quatre, avec devant eux les professeurs qui semblent des officiers passant leur troupe en revue. On se remercie en japonais, on pousse des cris de satisfaction pour le voyage bien fait. Les écoliers, comme des enfants de Poudlard, jouent le jeu et acclament.

Ce qui m’interpelle, ce n’est par l’ordre et la discipline de la bande scolaire, j’ai l’habitude au Japon, mais c’est le fait que malgré la température négative, les jeunes filles, habillées d’uniformes comme ils se doit, ont les jambes nues.

D’après mon ami Takashi, elles ont froid, mais il est beaucoup plus important pour elles de montrer leurs jambes pour être 可愛い. En l’occurrence, il ne parlait pas d’écolière mais de ces jeunes femmes que l’on croise à trois heures du matin les jambes nues alors qu’il gèle. Ce n’est pas rare, c’est la norme.

可愛い
Kawaii – mignon.

© Philippe Daman

C’est assez extraordinaire de se retrouver face à une telle situation, les normes et le respect qui habillent ses moments nous sont étrangers. Je remonte la file des étudiants et je reçois un salut d’une jeune fille qui plante ses yeux dans les miens pour ensuite incliner légèrement la tête avec respect. Je ne peux que répondre de la même manière.

Au Japon c’est comme ça. Un occidental n’y voit qu’une invitation, en fait, il s’agit de curiosité. C’est une leçon à retenir pour celles et ceux qui veulent voyager au Japon, les Japonais sont timides, mais en réalité ils veulent nous connaître.

Quand je suis dans une Izakaya et que je demande à Takashi ce que nos voisins mangent, il me répond : « Demande-leur, ils veulent parler avec toi » ; il a totalement raison.

Mais l’objet de ma chronique d’aujourd’hui n’est pas cela, pas tout à fait.

Dans la gare de Morioka, je veux traverser les voies pour aller de l’autre côté de la gare où se trouve un magasin d’électronique où je veux acheter un câble dont j’ai besoin. Mais les gares au Japon ont plusieurs niveaux, constitués de magasins en tous genres.

Je suis donc un peu perdu et je tourne en rond en trois dimensions, haut bas, gauche droite, escalators, couloirs, impasses, etc.

Je dépasse une jeune étudiante en uniforme qui achète une fleur probablement pour offrir un cadeau. J’hésite sur la direction, elle me dépasse, et je choisis d’aller dans le même sens, par hasard.

Je me mets donc sans le vouloir à la suivre. Au bout d’un moment elle se retourne et je commence à craindre qu’elle me prenne pour un satyre et se mette à crier 止めて.

止めて
Yamete – arrête.

Je ne sais pas trop où aller et en même temps je n’ai pas d’autre choix que de continuer où rebrousser chemin, je marche toujours dans la même direction qu’elle.

Elle s’arrête et se retourne vers moi.

D’une voix douce comme on aimerait être réveillé le matin lorsqu’on a le temps elle me dit dans un anglais un peu hésitant : « Vous êtes perdu, vous voulez que je vous aide » ?

Je sais que c’est comme ça, les Japonais sont des personnes d’une courtoisie et d’une attention qui n’existe que là-bas. Aider quelqu’un, particulièrement un étranger, c’est normal, c’est évident. Mais à chaque fois, je suis sidéré.

Je lui explique où je veux aller et elle me prend en charge, elle s’occupe de moi, elle me guide. Elle va m’accompagner pendant un quart d’heure pour sortir de la gare et me conduire au magasin où je veux aller.

Lorsque je lui demande en japonais si c’est son chemin, elle ne répond pas, les Japonais sont comme ça, ils ignorent les questions auxquelles ils ne veulent pas répondre. Ce n’est évidemment pas son chemin.

Elle s’appelle Yuzuka, elle est 高校生, elle veut savoir d’où je viens et elle veut me rendre service parce que dans son éducation, dans sa culture, ce n’est pas une obligation, quelque chose d’imposé, c’est une manière de voir le monde.

高校生
Kōkōsei – lycéen.

« Vous avez la gentillesse de venir dans mon pays et mon éducation m’a appris qu’il est normal de vous en remercier » me dit Yuzuka avec un sourire désarmant. La neige se remet à tomber à gros flocons et donne à la scène une allure de cinéma.

Dès qu’elle aperçoit l’enseigne du magasin, elle me dit voilà c’est là et me salue en disant à bientôt, またね.

またね
Mata ne – à bientôt.

L’émotion est montée et j’en ai pleuré ; c’était tellement beau que j’en ai pleuré.

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© Philippe Daman

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