Ohayou
7 juillet 2025

Hakodate se trouve au sud de l’île de Hokkaidō dont elle a été la capitale jusqu’en 1868, lorsque le gouvernement japonais a estimé que Sapporo possédait une meilleure position géographique pour ce rôle. Il n’empêche qu’encore aujourd’hui, Hakodate est un port de communication majeur avec le reste du Japon. C’est aussi là que s’arrête la ligne de Shinkansen après être passée sous la mer dans le détroit de Tsugaru ; elle sera prolongée jusqu’à Sapporo en 2030.

J’y suis passé souvent sans jamais m’y arrêter autrement que pour changer de train et prendre le Hokuto limited express qui relie Hakodate à Sapporo en près de quatre heures. C’est mon amie Hisae qui m’a donné l’envie d’y aller lorsqu’elle m’a parlé l’an dernier du fort en étoile à cinq branches, inspiré des forts Vauban, le 五稜郭 d’Hakodate. Sébastien Le Preste de Vauban, maréchal de Louis XIV, a poussé à son paroxysme le perfectionnement des forts en étoile destinés à défendre efficacement contre l’artillerie moderne et à couvrir en tir croisé tous les murs du fort grâce à la disposition angulaire.

五稜郭
Goryōkaku – fort aux cinq arêtes.

© Philippe Daman

Le Goryōkaku a été construit sous le shogunat Tokugawa entre 1857 et 1866. Il a été dessiné par le samouraï architecte Takeda Ayasaburō en s’inspirant de la Citadelle de Lille et avec l’aide d’ingénieurs militaires français envoyés par Napoléon III. Son rôle était de défendre la maison du 奉行 de l’île. En effet, depuis 1853, les « bateaux noirs » de l’amiral américain Matthew Perry avaient forcé le shogunat à ouvrir le Japon au commerce avec le reste du monde. Hakodate est alors devenu un des premiers ports japonais ouverts au commerce international. Il était urgent d’assurer la défense des représentants de l’autorité du shogunat.

奉行
Bugyō – administrateur shogunal, magistrat.

Deux ans après la fin de la construction du fort, en 1868, le shogunat des Tokugawa est renversé par les partisans de l’empereur qui reprend le pouvoir du pays. Les derniers partisans du shōgun, une armée de 3 000 hommes commandés par l’officier de marine Enomoto Takeaki, fuient Sendai en navires de guerre et s’emparent du Goryōkaku à Hakodate. Ils sont accompagnés par des officiers français qui soutiennent le shōgun et désobéissent ainsi à Napoléon III, qui avait imposé la neutralité dans le conflit. Parmi eux, Jules Brunet, polytechnicien et officier d’artillerie, dont la mission, comme celle des autres officiers français, était de moderniser l’armée du shōgun. Jules Brunet est l’homme qui a inspiré le personnage de Tom Cruise dans le film The Last Samurai.

Hakodate est la dernière bataille de la restauration Meiji, du nom de l’empereur ayant fait chuter avec ses partisans le shōgun Tokugawa. Le Goryōkaku en est le théâtre ; 2 500 hommes perdent la vie, principalement du côté des forces shogunales. Les fusils et les canons ont remplacé depuis bien longtemps les sabres et font bien plus de dégâts. C’est le dernier épisode de la guerre du Boshin, également appelée la Révolution japonaise. Elle a duré du 3 janvier 1868 au 27 juin 1869 et met fin à deux siècles et demi de pouvoir shogunal.

Aujourd’hui, le Goryōkaku est un jardin où subsistent quelques murs ; la maison du Bugyō est ouverte à la visite. La forme en étoile longée d’eau de l’ancien fort peut être appréciée depuis la tour de 90 mètres construite juste à côté. J’y suis monté mais j’ai dû m’enfuir, mon vertige chronique ne m’a pas permis de résister plus de 5 minutes. Impossible de m’approcher des fenêtres, impossible de prendre une photo convenable, j’emprunte donc.

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La visite de la maison de l’ancien Bugyō vaut le détour. Pour 600 yens, on peut se faire une idée d’un lieu de pouvoir shogunal dans la deuxième moitié du XIXe siècle japonais. Longtemps laissée à l’abandon, elle a été complètement reconstruite en 2010 en utilisant les techniques de l’époque, notamment le chevillage des éléments en bois dont on vous explique l’utilisation. Reconstruire est en somme une manière d’accepter l’impermanence. Faire à l’identique avec les mêmes techniques du passé donne un intérêt supérieur au bâtiment : il redevient exactement ce qu’il était tout en étant autre. Une ruine n’a aucun intérêt. Hisae, qui est architecte, me parle avec beaucoup de fierté du travail minutieux et patient accompli par ces artisans.

Le quartier de Motomachi est à un peu plus d’une heure de marche du Goryōkaku, une promenade qui permet de traverser la ville moderne qui, comme beaucoup de villes au Japon, est un conglomérat de styles très divers, posés un peu au hasard, sans volonté esthétique apparente. Un point commun : les câbles accrochés aux poteaux qui dessinent un ciel entremêlé, une toile électrique ayant précédé de beaucoup la toile informatique. J’aime beaucoup marcher dans ces rues aux trottoirs alternatifs, apparaissant et disparaissant selon une logique qui m’échappe. Un autre point commun : les marques au sol destinées aux malvoyants qui sont absolument partout, dans les rues mais aussi en sous-sol, aux étages.

© Philippe Daman

Marcher, c’est découvrir de petites choses et faire des rencontres. J’aperçois un stade avec des gradins assez importants, une piste d’athlétisme entoure ce qui me semble un terrain de baseball, le sport roi au Japon. J’ai franchi une barrière et un monsieur assez âgé se dirige vers moi. Je m’attends à être prié de quitter les lieux, mais pas du tout, il me dit gentiment qu’il n’y a pas de sport aujourd’hui. Mais demain, ce sont les demi-finales universitaires de baseball à partir de 8 h 00 du matin. Il me demande d’où je viens, me remercie d’aimer le Japon, me dit 気を付けて, une formule d’au revoir très pratiquée.

気を付けて
Ki o tsukete – prends soin de toi.

Dans le quartier de la gare, les rues se bordent d’izakayas en tous genres qui feront mon bonheur lorsqu’il sera l’heure d’aller manger. Du moins l’une d’entre elles que j’ai découverte la veille, le soir de mon arrivée. Je suis entré en me présentant comme il se doit : « Bonsoir, je suis seul ». Le chef m’a jaugé depuis sa position dominante, derrière le comptoir, là où il découpe les poissons et prépare les sushis. Il a un peu hésité, mais il m’a accepté, estimant sans doute mon introduction suffisamment correcte et polie. Je ne l’ai pas regretté : les sashimis et les sushis étaient d’une fraîcheur inouïe, notamment le calamar, spécialité d’Hakodate. Il est présenté vivant avant de vous le servir découpé ; difficile de faire plus frais.

© Philippe Daman

En approchant de Motomachi, apparaît au coin d’une rue une guérite surélevée qui rappelle celles sur lesquelles se trouvaient autrefois les policiers faisant la circulation, bâton à la main, sifflet en bouche. En fait, il s’agit d’un poste de contrôle de l’aiguillage des trams. Hakodate a été la première ville à construire un réseau de trams dans la ville dès 1913. Celui-ci existe toujours, mais il est bien entendu modernisé, et ce poste ne sert plus depuis le début des années 80. Un petit charme nostalgique qui pousse un gentil couple de Japonais à me proposer de me prendre en photo devant ce témoignage d’architecture urbaine. Je décline en riant. Nous nous recroiserons plusieurs fois dans Motomachi.

Ce quartier, situé au pied du mont Hakodate, est très surprenant, et il m’a tout de suite rappelé Nagasaki. C’est logique : Hakodate et Nagasaki ont été deux des trois premiers ports accessibles aux étrangers au milieu du XIXe siècle, le troisième étant Yokohama. L’architecture, encore une fois reconstruite, est principalement occidentale ; c’est là que se sont installées les premières ambassades, consulats et écoles étrangères. Et bien entendu, les Occidentaux ont construit des églises. Ils espéraient reprendre à la fin du XIXe siècle l’évangélisation du Japon arrêtée à la fin du XVIe siècle avec l’expulsion des chrétiens étrangers du pays et la conversion forcée des Japonais chrétiens. C’est un échec retentissant : aujourd’hui, près de 150 ans après, moins de 0,4 % des Japonais sont baptisés.

Les églises sont le témoin de cette tentative. Elles ont été détruites et reconstruites plusieurs fois. Les deux plus spectaculaires dans le décor sont l’église catholique et l’église orthodoxe russe. Il existe aussi une église épiscopale anglicane et une chapelle protestante dédiée au missionnaire méthodiste M. C. Harris. Il a influencé plusieurs de ses étudiants japonais à l’Université d’Agriculture de Sapporo, notamment Inazō Nitobe, l’auteur de Bushido, l’âme du Japon, qui deviendra diplomate à la Société des Nations et épousera la fille d’un célèbre quaker américain.

Ce mélange de deux cultures totalement différentes va aussi exercer une influence sur le plan architectural. Dans la ville d’Hakodate, il y a des maisons curieuses, anciennes et modernes, qui allient deux styles complètement différents. Le premier étage, ce que nous appelons le rez-de-chaussée, est clairement d’inspiration japonaise, alors que le deuxième étage est lui d’inspiration occidentale. Elles sont très présentes dans Motomachi, mais il est possible d’en voir ailleurs dans la ville, et elles ont un charme propre qui semble ignorer les différences.

Le mont Hakodate n’est pas très haut, un peu plus de 300 mètres, mais il propose une vue spectaculaire sur la ville entourée par la mer. Un téléphérique fait le trajet en trois minutes et, paresseusement, je l’ai pris, refusant les cinq kilomètres de marche pour monter à l’observatoire. Je ne suis pas seul à faire la file : des Américains discutent du petit-déjeuner qu’ils ont pris le matin, des Québécoises parlent de leurs chiens, des Espagnols font du bruit. Voir et puis fuir, le plus vite possible.

Le paysage apprécié, je descends à pied, mais je suis déçu de ne pas trouver de passage par les bois ; il faut toujours regarder attentivement. Il y a en fait des trails qui partent dans plusieurs directions, et j’en rencontre un par hasard en descendant par la route. Le trail Kannon, la déesse bouddhiste de la compassion : il ne peut rien m’arriver, les ours m’éviteront. C’est un chemin assez étroit et pentu, encore teinté de la pluie d’hier sans être glissant, juste de la terre un peu moite. Je suis prudent ; au Japon, mon équilibre est parfois discutable.

Sur le chemin, à intervalle régulier, il y a de petites statues représentant Kannon, pas la version à mille bras, mais elle peut prendre beaucoup d’apparences différentes. Elles font peut-être soixante centimètres de haut, et sur le socle sont déposées des pièces, offrandes de marcheurs la remerciant pour la tendresse et la compréhension qu’elle a pour les femmes et les hommes en détresse, pour celles et ceux qui souffrent. Ce sont des statues plantées là dans les bois, les plantes les habillent, les décorent, elles disent régulièrement au promeneur : rassure-toi, je suis là.

Le chemin des bois croise encore une fois la route, puis s’en éloigne. Des indications annoncent une série de temples que je ne parviens pas à trouver sur le grand réseau de l’information. Chouette, se perdre un petit peu, c’est toujours un peu excitant. Que vais-je trouver que le guide électronique ne trouve pas ? Après quelques petites statues, une clairière s’ouvre un peu sur un temple qui paraît très vieux. Quelques figures de Kannon sont à l’extérieur d’un promontoire que six marches permettent d’atteindre. Au centre, un rocher semble l’objet du culte. Il est brut, non taillé, sa signification, son importance et son rôle m’échappent.

© Philippe Daman

Plus bas, j’entends des corbeaux, j’approche du but, du temple important annoncé. Quelques pierres apparaissent : ce sont des tombes bouddhiques, je viens d’entrer dans un cimetière. Il me semble petit. En contrebas, j’aperçois la mer d’un bleu cobalt sous le soleil ; elle frémit à peine, elle aussi se prélasse dans la chaleur de l’été et la lumière éblouissante. Les corbeaux sont là, ils m’ont vu et croassent en signe d’alerte. Au Japon, il est recommandé de prendre ces oiseaux au sérieux. Intelligents, ils peuvent devenir agressifs, voire dangereux. Il convient de respecter leurs avertissements clairs et sonores.

Plus bas, un autre petit cimetière. Je suis surpris qu’ils soient si hauts, si éloignés du niveau de la mer. Au virage suivant du chemin, je comprends. La vue est impressionnante : le cimetière est immense, il s’étale sur plusieurs étages et borde la baie d’Hakodate, où paressent quelques cargos ventrus. Je croise deux dames plutôt âgées qui viennent rendre hommage à un défunt ; un mari, un frère, une sœur, des parents peut-être. Elles portent un seau en bois et un 柄杓 destinés à verser de l’eau sur la tombe du défunt en signe de respect et de purification. Il s’agit de rafraîchir son âme. En ce jour d’été, chaud pour le nord, elles peinent à gravir les marches raides sous un ciel sans nuage. Elles me sourient et me saluent d’un petit mouvement de tête : je suis le bienvenu dans ces lieux sacrés.

柄杓
Hishaku – cassotte.

© Philippe Daman

Je retrouve Kannon dans la cour du temple dont je viens de parcourir le cimetière. Elle est belle. Il n’y a personne, seules quelques voitures parallélépipédiques rectangles indiquent la présence de moines ou de personnel administratif sans gâcher le tableau. Le 手水舎, l’endroit où on se purifie les mains avant de rentrer dans un temple, propose un dragon qui se veut menaçant mais à l’aspect plutôt comique. Le temple s’appelle le Kōryū-ji, le temple du dragon parfumé. Ce n’est pas superficiel : le parfum, associé à l’encens, à un arôme agréable, symbolise la pureté et la spiritualité. Le dragon est la puissance, mais aussi la sagesse et l’élévation spirituelle.

手水舎
Chōzuya – pavillon de l’eau pour les mains.

Dans ce temple, il y a l’évocation du dernier samouraï. Mais qui est-il ? Est-ce Enomoto Takeaki, qui mena la lutte jusqu’au bout pour maintenir le shogunat mais qui a dû s’avouer vaincu après la défaite à la bataille d’Hakodate ? Est-ce Hijikata Toshizō, commandant démoniaque du Shinsengumi, la milice armée destinée à défendre coûte que coûte le shogunat, qui meurt à 34 ans d’une balle dans l’abdomen, 7 jours avant la défaite finale ? Est-ce Takamatsu Ryōun, fidèle jusqu’au bout au shōgun, mais médecin samouraï, soignant amis et ennemis, qui vivra longtemps après la défaite pour faire profiter les démunis de son art ?

Je choisis Takamatsu Ryōun. Au-delà de la fidélité et de la guerre, il a su faire la paix avec les autres, avec lui-même ; il a consacré le reste de sa vie à soigner les autres jusqu’à sa mort en 1916. N’était-ce pas cela, l’esprit samouraï : faire don de soi, sans arrière-pensée, sans calcul, pour avoir un jour une chance infime d’être quelqu’un de bien.

J’adore ce pays.
Mata ne

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