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Ohayou
Janvier 2023

武士道 a été écrit en 1899 en anglais, aux États-Unis, par Nitobe Inazō (1862 – 1933), docteur en agronomie et en droit, et professeur d’université.

武士道
Bushidō – la voie du guerrier.

Son ouvrage, qui ne sera traduit en japonais qu’en 1908, vise avant tout à faire découvrir la culture japonaise aux Américains. Il réinvente donc un passé fait de bravoure et de dignité qui n’est absolument pas le reflet de ce que les samouraïs ont été avant la période Edo. Avant le XVIIe siècle, les guerriers étaient cruels, extrêmement violents et n’avaient souvent pour seule voie que la leur ou celle de l’intérêt de leur clan et certainement pas une voie basée sur des principes moraux qui seront prêtés aux samouraïs de cette époque bien plus tard, à l’aube du XXe siècle.

Par la suite, pendant la période Edo, les samouraïs ont été transformés par le shogunat Tokugawa en une nouvelle noblesse militaire au sommet de la hiérarchie sociale. Une noblesse administrant ses fiefs mais ne travaillant pas, une noblesse de lettrés formés par le biais de l’éducation néoconfucéenne. Les guerriers féroces deviennent des esthètes puissants, élégants et raffinés, soumis totalement à la hiérarchie du pouvoir Tokugawa dont ils incarnent la grandeur.

Nitobe Inazō, converti très jeune au protestantisme et qui deviendra quaker aux États-Unis, décrit dans son livre un Japon parfait et des samouraïs courageux, défenseurs des faibles, toujours fidèles et respectueux d’un code d’honneur très strict, le Bushidō. Il brosse un portrait idéal de son pays et de sa culture et y ajoute une couleur très chrétienne. Son intention est de prouver on monde occidental qu’il a existé au Japon une chevalerie noble à l’image de celle qu’a connu l’Europe, et qu’en conséquence, son pays mérite de faire partie des grands de ce monde. Il écrit : « La lumière de la chevalerie japonaise, fille orpheline d’une féodalité défunte, éclaire encore les sentiers de notre morale ».

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Le livre Bushidō ne plaira pas beaucoup à la dictature militaire qui prendra la pouvoir au Japon au début des années 30, il est trop occidental, trop chrétien. Nitobe Inazō aura même quelques ennuis à la fin de sa vie. Il a une vision d’un Japon ouvert sur le monde, c’est un pacifiste, lui qui a travaillé à la Société des Nations, l’ancêtre des Nations Unies. L’extrême-droite japonaise rêve d’un Japon tout-puissant dominant le monde ce qui conduira au désastre de la seconde guerre mondiale.

Le livre de Nitobe n’en reste pas moins intéressant à lire tout en ne le prenant pas pour un livre historique mais plutôt pour un livre de propagande gentil et pleine de bonnes intentions. Il est encore lu aujourd’hui au Japon dans la traduction de 1938. Une amie japonaise m’a conseillé de le lire pour mieux comprendre la mentalité japonaise.

Elle n’a pas tort mais je pense qu’elle accorde trop de confiance à ce passé mythique fantasmé par Nitobe. Elle n’a pas les mêmes réserves que moi concernant le contenu et sa très nette influence chrétienne. Il reste vrai néanmoins qu’on apprend pas mal de choses sur la manière de penser japonaise en lisant Bushidō.

Ce livre n’est plus très connu en Occident aujourd’hui, mais il reste populaire au Japon dans le mesure où il propose une vision du devoir et de la morale qui correspond au Japon moderne, celui d’après la guerre.

C’est en fait un texte de conciliation entre la pensée occidentale et la pensée japonaise. Inazō Nitobe est né en 1862 dans une famille de samouraïs. Il suit la formation de samouraï jusqu’à la suppression du statut en 1867, lors de la restauration Meiji, il n’a alors que cinq ans. Il est brillant et à 15 ans il est à l’école agricole d’Hokkaidō où il fait la rencontre de W.S. Clarck qui le convertit au christianisme. Il apprend l’anglais, part faire ses études à Tokyo, puis en Allemagne. Il part ensuite à Baltimore étudier les sciences politiques. Il devient quaker et épouse la fille d’un quaker très influent aux États-Unis. Il retourne avec sa femme au Japon pour devenir enseignant à l’université.

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Inazō Nitobe est fasciné par la culture occidentale qu’il a découverte en Allemagne et aux États-Unis, il veut faire le pont avec la culture ancienne du Japon qui déjà commence à être modifiée par l’influence de l’Occident. C’est pourquoi il écrit Bushidō dans l’intention d’intéresser les élites occidentales à ce Japon qu’on découvre à peine après plus de 250 ans de fermeture à l’étranger pendant l’époque Edo.

Il s’agissait avant tout de présenter la culture japonaise à l’Occident et Nitobe Inazō a désiré toute sa vie être ce trait d’union entre les deux. En 1920, il devient secrétaire général adjoint de la Société des Nations nouvellement créée, dont le Japon claquera la porte en 1933, à la suite de l’invasion de la Mandchourie en 1931. Ce fut un symbole d’échec pour Inazō Nitobe qui n’était plus diplomate à cette époque. Malade, il meurt au Canada en octobre 1933, ayant probablement compris que le Japon courait à la catastrophe.

Le Bushidō de Nitobe Inazō est aussi une tentative de sacraliser de manière chrétienne des valeurs traditionnelles japonaises, certes inventées pour la plupart, mais qui ont une capacité de résonance dans l’esprit des Japonais. La preuve est qu’on s’y réfère toujours aujourd’hui dans certaines relations sociales ou professionnelles.

Je laisserai néanmoins la conclusion sur le Bushidō de Nitobe Inazō à l’historien Shin’ichi Saeki qui a consacré son œuvre au Japon médiéval et enseigne à l’université Aoyama Gakuin.

« Nitobe conçoit le Bushidō comme une morale prête à être utilisée telle quelle si on l’importe dans la société d’aujourd’hui, très différente donc du Bushidō médiéval. C’est lui qui, avec ce livre, fait du Bushidō une morale parfaite.

Mais il faut prêter attention aux conditions de production de cet essai. Nitobe le rédige alors qu’il se trouve dans un lieu de repos à Monterey aux États-Unis où il réside pour des soins. Il semble qu’après avoir médité selon les règles des pratiques quakers, il ait dicté d’un coup le contenu du livre sans s’astreindre à de longues recherches. Et Nitobe n’avait pas la moindre connaissance de l’histoire du concept de Bushidō.

Il utilise un mot mais, en fait, il s’en forge lui-même sa propre conception. Et c’est seulement trente ans après avoir publié le livre qu’il se rendit compte que le mot de Bushidō apparaissait dans des livres anciens. Peu familier avec l’histoire du Japon médiéval, il n’avait pas d’ambition historique. Il se fondait sur sa propre expérience individuelle et sur sa sensibilité particulière pour disserter sur la culture japonaise comparée à la culture occidentale. Le Bushidō qu’il décrit est donc une pure création sans aucun fondement historique.

Mais ce livre, écrit dans un anglais courant, fut considérablement apprécié en Occident et c’est parce qu’il avait connu un grand succès à l’étranger qu’il fut réimporté au Japon. Il s’agissait d’un discours différent de celui que les nationalistes tenaient sur le Bushidō, mais d’une certaine manière il rejoignait les discours nationalistes car il contribuait à en accroître le prestige et participait à la mode ambiante sur le renouveau de la Voie du guerrier. »

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Bibliographie

  • Nitobe, Inazō. Bushidō. Le code du samouraï. L’âme du Japon. Paris : Synchronique Editions, 2019.
  • Souyri, Pierre-François. Les guerriers dans la rizière. La grande épopée des Samouraïs. Paris : Flammarion, 2017.
  • Shin’ichi Saeki, Figures du samouraï dans l’histoire japonaise. Revue Annale. Paris : Ecole des hautes études en sciences sociales, 2008/4.

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