Ohayou
Décembre 2022
Pas celui où l’on va qui se dit カフェ mais bien le café que l’on boit qui se dit コーヒー, les deux étant écrits en katakana puisqu’ils viennent de mots étrangers.
カフェ
kafe – le café où l’on va.コーヒー
kōhē – le café que l’on boit.
Ça m’a toujours un peu étonné, mais de nombreuses personnes m’ont demandé si on buvait du café au Japon. J’imagine que c’est dû au fait que le Japon, à raison, est très fortement associé au thé qui est bien plus qu’une institution dans ce pays. Les Japonais boivent bien entendu du café, mais pas forcément de la même manière ou dans les mêmes endroits que nous.
En Occident en général, le café est associé au matin pour le petit déjeuner, au travail pendant la journée, au serré du midi lorsqu’on sort déjeuner pour recommencer à travailler après, à la fin du dîner au restaurant pour couronner le moment. Je me souviens aussi des après-midi grand-mères où on allait prendre le café que ce soit chez elles ou dans des pâtisseries.
Disons qu’en Occident le café est quasiment toujours associé au fait de manger, de travailler ou de se donner de l’énergie, de se réveiller. Le café a longtemps été la boisson indispensable depuis le matin jusqu’au soir, c’est moins le cas sans doute aujourd’hui, parce que sa réputation est moins bonne, mais il y a vraiment peu d’endroits où l’on mange qui ne servent pas de café.
Au Japon, c’est le thé qui remplit la fonction de boisson quotidienne, chaud ou froid, du soir a matin et il est probablement impossible de trouver un restaurant, une Izakaya, qui n’en propose pas. Dans les bars à alcool peut-être, et encore. Le thé est plus présent que l’eau au Japon, il est toujours possible de recevoir du thé vert, le plus souvent gratuitement.
Le thé est omniprésent au Japon, de la plus petite des gargotes à la cérémonie du même nom en passant par tous les endroits où il est possible de manger quelque chose et bien entendu par le domicile des Japonais. Dans les films d’Ōzu, il y a toujours une scène montrant une bouilloire sur un poêle, symbole de l’eau qui chauffe pour ce rituel quotidien.
Quelle est dès lors la place du café au Japon ? L’association du café au petit-déjeuner est occidentale même si de nos jours cette habitude est aussi apparue chez les Japonais par le biais des Américains après la guerre.
Mais si vous prenez un petit-déjeuner japonais à l’hôtel les éléments principaux sont le riz, le thé, le poisson cuit au sel les légumes lacto-fermentés et le miso. Il peut y avoir des prunes, mais des prunes très acides et très salées, les
梅干, difficiles à manger quand on n’a pas l’habitude. Et puis le 納豆 dont les Japonais raffolent ; certains de mes amis m’en veulent encore de leur avoir fait goûter ce légume à l’odeur et au goût très forts.
梅干
Umeboshi – prunes macérées.納豆
Nattō – haricots fermentés.
Il est néanmoins possible de boire du café 24 heures sur 24 au Japon, il suffit d’aller dans un Kombini, un Convenience store en anglais, c’est ouvert H24 et 7/7. Les principales enseignes au Japon sont 7 Eleven, Lawson et Family Mart. Ce sont des supérettes qui ont tout ce qui vous manque, il y en a partout et les produits sont toujours bons. C’est bon et ce n’est pas cher, deux éléments qui font que les Kombini font partie intégrante de la vie de tous les Japonais.
Dans ceux-ci, il y a des machines qui font du café et il est bon. C’est du café en grain, il est moulu sur place et vous avez quelques options dont le café glacé que les Japonais adorent. Des glaçons sont vendus à part, il suffit de les ajouter au café extrait de la machine. Il y a une autre solution que je préfère de lois, elle demande un peu de recherche et parfois un peu d’audace, ce sont les 喫茶店.
喫茶店
Kisaten – salon de thé ou de café.
Les Kisaten sont apparus au début du 20ème siècle, lorsque le café en tant que boisson est devenu populaire chez les jeunes Japonais. Le Kisaten était une occasion de sortir du cadre strict japonais et de se rencontrer entre filles et garçons. Il y a en a eu plus de dix mille au Japon, mais aujourd’hui ils ont malheureusement tendance à disparaître. Les jeunes se tournent plus facilement vers les grandes chaînes internationales. Entrer dans un Kisaten c’est entrer dans la 昭和時代 (1926-1989), l’ère de l’Empereur Hirohito, chaque Empereur donnant un nom à son règne.
昭和時代
Shōwa-jidai – ère de la paix éclairée.
Le Kisaten de Sachie ouvre à 10 heures, ce qui m’arrange et ce qui est rare, les autres ouvrent plutôt à 11 heures ou midi. Il s’appelle le « Winds », en anglais, typique de l’ère Showa d’après-guerre. Sur le chemin je croise un vieil homme, je vais le voir tous les matins, il marche devant le bâtiment où il habite, masqué et ganté de blanc, il fait de l’exercice, il doit avoir plus de nonante ans.
La caractéristique principale d’un Kisaten c’est le kitsch. L’endroit, la décoration, le mobilier, la vaisselle, tout semble venir de nos grands-parents ou de nos arrière-grands-parents pour les plus jeunes. C’est tout le temps comme ça et ces endroits ont un charme fou, je peux y rester plusieurs heures à discuter, à écrire, et à boire du bon café.
Sur les murs, il y a des annonce de spectacle ou d’expositions, des photos anciennes, une affiche connue qui vente les bienfaits en été de la ville de Pau. La musique classique ou le jazz, selon les jours, ajoute encore au charme.
Derrière son bar, Sachie fait son café à l’ancienne, au filtre, en tournant méticuleusement la bouilloires en cercle réguliers et lents comme il se doit ; elle le fait depuis 42 ans. Sur le mur il y aussi des affiches de cachets japonais qui sont superbes, c’est son mari qui fait cela de manière artistique et qui les expose.
Littéralement, 喫茶店 (Kisaten) veut dire « magasin où on boit du thé ». Le premier kanji 喫 peut vouloir dire « manger », « boire » ou « fumer » ; le deuxième kanji 茶 c’est le thé ; le troisième kanji 店 signifie « magasin ». Pour des raisons l’égales à l’époque de leur apparition au début du 20ème siècle, ces établissements devaient servir du thé pour pouvoir aussi servir autre chose, d’où le nom.
On peut aussi manger chez Sachie, des toasts à l’italienne avec du fromage, des omelettes douces qui sont délicieuses, des pâtes, des sandwiches faits avec du pain de mie blanc carré coupé en quatre et copieusement garnis. Les clients sont des habitués et généralement ils sont âgés. Les jeunes ne fréquentent que rarement ce genre d’endroit où on lit le journal, on raconte les potins du quartiers, on s’inquiète de la santé de l’autre.
Et dans ces endroits on peut fumer ! Personnellement j’ai arrêté il y a plusieurs années, mais j’aime plutôt voir quelqu’un fumer dans un Kisaten ou une Izakaya, c’est comme une liberté retrouvée. Ce n’est jamais dérangeant dans ces endroits, les gens qui fument sont peu nombreux et restent raisonnables parce qu’au Japon il est très mal vu de déranger les autres.
Le Gouvernement japonais, qui a interdit de fumer quasiment partout y compris dans la rue n’a pas réussi à faire disparaître cette habitude-là. Le Kisaten, l’Izakaya, sont des endroits où on mange, on boit et on fume. Pour l’instant ça ne change pas.
Dans ce Kisaten on fait la rencontre d’un autre Japon qui quelques instants par jours vit encore à l’ère Showa de l’après-guerre. Celle de la présence militaire américaine, de la reconstruction du Japon, de son boom économique. C’est retrouver un Japon où tout semblait possible sinon permis, un Japon où l’on pouvait fumer une cigarette en buvant un café et en refaisant le monde.

