Ohayou
Décembre 2022
Makki m’attend à Otaru, je lui ai annoncé ma date d’arrivée et elle sait que je viendrai dîner chez elle dès le premier soir. Nous ne nous sommes pas vus depuis trois ans et demi et pendant cette longue interruption de ma relation avec le Japon nous n’avons que très peu parlé par le biais de messages. Des vœux de Nouvel an, quelques nouvelles de l’un et de l’autre, sans plus. Les Japonais ont ces deux énormes qualités, ils respectent la bulle privée des autres et ils n’oublient rien, ils ont une mémoire étonnante.
Lorsque j’arrive dans l’Izakaya de Makki la première chose qu’elle fait après m’avoir invité à m’assoir c’est sortir un gros album qui contient des photos. Elle n’a rien oublié de ce que je lui ai dit trois ans plus tôt, même si nous ne parlons pas la même langue, elle sait que j’adore le cinéma japonais.
L’album que me tend Makki contient des photos, des vieilles photos d’acteurs et d’actrices de cinéma japonais. La première qu’elle me montre c’est un portrait de Setsuko Hara, l’actrice fétiche de Yasujirō Ōzu, extraordinaire personnage de Voyage à Tokyo que je considère comme le plus grand film de l’histoire du cinéma. Gilles Deleuze a dit d’Ōzu : « Il a réussi à rendre visibles et sonores le temps et la pensée ».

Setsuko Hara était une star avant qu’Ōzu ne la fasse jouer dans ses films. Elle était un peu à l’image de ces actrices japonaises d’aujourd’hui qui sont des pop stars un peu superficielles mais pas forcément dénuées de talent, bien au contraire. Elle était un emblème du cinéma japonais d’avant et après la deuxième guerre mondiale et elle a joué dans plus de 110 films. Mais Ōzu va complètement la transformer et lui donner une dimension aussi nouvelle qu’unique.

Setsuko Hara est l’héroïne de six films d’Ōzu après la guerre, Printemps tardif (1949), Été précoce (1951), Voyage à Tōkyō (1953), Crépuscule à Tōkyō (1957), Fin d’automne (1960) et Dernier Caprice (1961). La relation exacte entre le réalisateur et l’actrice est toujours un mystère aujourd’hui. Il est facile d’imaginer la fascination de la jeune femme pour ce réalisateur hors du commun qui est plus vieux de 17 ans. Mais il est trop facile de penser qu’il y a eu entre eux une banale histoire de couple, une relation d’amante à amant.
Sur ce plan-là, le plan de la relation amoureuse, les Japonais sont très différents de nous à bien des égards. Je ne vais pas m’inventer en psychologue de pacotille, mais au travers du cinéma japonais, de mes lectures japonaises qu’elles soient de fictions ou d’essais, j’ai compris très vite que les codes de relations amoureuses occidentales ne sont pas transposables tels quel au Japon.
Setsuko Hara et Yasujirō Ōzu ont entretenu une fascination l’un pour l’autre, c’est une certitude, et c’est évident lorsqu’on regarde les films dans lesquels elle joue. Mais personne ne sait si cette fascination a été autre chose, ce que nous appelons une histoire d’amour.
Ce que l’on sait de manière certaine, c’est que lorsque Ōzu meurt le 12 décembre 1963, le jour de ses soixante ans, Setsuko Hara annonce quelques jours plus tard qu’elle met fin à sa carrière. Elle a 43 ans. Elle ne tournera plus jamais, ne donnera aucune interview jusqu’à sa propre mort en 2015. Pendant 52 ans elle n’a plus parlé publiquement et elle ne s’est jamais exprimée sur sa relation avec Ōzu.
Setsuko Hara a vécu les 52 dernières années de vue à Kamakura, près de Tokyo. Ōzu a tourné beaucoup de ses films à Kamakura, il y a aussi vécu et il y est décédé. Le cinéaste a été enterré à Kamakura et pendant toutes ces années où elle y a vécu, Setsuko Hara s’est rendue régulièrement sur la tombe d’Ōzu. Les habitants du quartier pouvaient parfois apercevoir sa silhouette discrète sur le chemin du temple.
Makki n’a pas oublié, trois ans et demi après ma dernière visite, que Setsuko Hara est l’actrice qui m’émeut le plus. Elle a fouillé l’album de sa grand-mère qui collectionnait les photos de cinéma japonais pour trouver une photo d’elle qu’elle m’offre.

Sur une des photos que je joins à cette chronique, il y a simplement la couverture de l’album avec un nom, Makino, écrit à la main en romaji, le nom que donnent les Japonais à l’écriture latine. Le tracé est un peu maladroit, à l’époque sans doute, il était rare d’écrire un nom autrement qu’en Kanji. Ce nom, Makino, est le nom de famille de Makki écrit pas sa grand-mère. Le vrai prénom de mon amie est Yuka, mais tout le monde l’appelle Makki.


