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Ohayou
Janvier 2023
Le samouraï alimente plus encore que la geisha les fantasmes occidentaux relatifs au Japon. Guerrier sans peur, extraordinairement courageux, expert au combat, fidèle jusqu’à la mort, d’un honneur sans tache, protecteur des faibles, désintéressé. Le samouraï est un héros idéal, adulé par bon nombre d’Occidentaux pour ses qualités exceptionnelles.
Malheureusement, c’est un mythe, une invention de la fin du XIXe siècle destinée à donner une image brillante de la tradition japonaise à la fois aux Occidentaux et aux Japonais eux-mêmes. Voici ce qu’en dit Shin’ichi Saeki, professeur d’histoire à l’université Aoyama Gakuin et spécialiste du Japon médiéval :
« Pour les Japonais d’aujourd’hui, les samouraï du Moyen Âge vivaient en défendant les principes du bushidō, c’est-à-dire une morale bien connue, y compris dans notre monde actuel, et le lecteur – japonais ou occidental – pourra être surpris par les figures de ces guerriers décrites dans Le Dit des Heiké, en particulier par les conduites qui relèvent de la tromperie ou de la trahison. Mais on l’a compris, le mot même de bushidō n’existait pas à l’époque du Dit des Heiké.
En fait, le concept tel qu’il est connu aujourd’hui est, dans nombre de ses aspects, une construction moderne. Vouloir comprendre les comportements des guerriers du Moyen Âge à partir du bushidō tel qu’on l’interprète aujourd’hui nous conduit droit au contresens historique. Ces contresens sont pourtant fréquents dans le Japon d’aujourd’hui, et pas seulement au Japon. On les trouve fréquemment dans les livres à succès de la littérature japonaise comme dans les films hollywoodiens.
Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui idéalisent les guerriers du Moyen Âge en leur faisant incarner une morale telle que la définit Nitobe Inazō et qui pensent que les samouraï tels qu’ils apparaissent dans le Dit des Heiké devaient être ainsi. Mais ces représentations des guerriers japonais d’autrefois reposent sur une tradition fictive inventée de toutes pièces au XIXe siècle ».
Shin’ichi, Saeki. Figures du samouraï dans l’histoire japonaise. Revue Annale.
Paris : École des hautes études en sciences sociales, 2008/4.
Les samouraï ont bel et bien existé, mais ils n’ont jamais été ces symboles de courage, de respect et d’honneur.
Le terme 侍 apparaît au Japon pour la première fois dans un texte au Xe siècle. Il vient du verbe 侍う et signifie « celui qui sert », sous-entendu l’empereur ou des nobles de haut rang. Il ne désigne pas nécessairement un guerrier : un chambellan, un simple serviteur, est aussi un samouraï. Le terme spécifique pour les guerriers est 武士. Le 武士道 est donc logiquement « la voie du guerrier ». Le film emblématique de Kurosawa Akira, 七人の侍, utilise le kanji de samouraï dans son titre.
侍
Samouraï.侍う
Saburau – servir.武士
Bushi – guerrier.武士道
Bushidō – voie du guerrier.七人の侍
Shichinin no samurai – Les sept samouraïs.
C’est logique, le film raconte l’histoire de sept guerriers qui se mettent au service d’un village pour le défendre contre des brigands. Le cinéma a été un vecteur déterminant de l’image du samouraï pour le public occidental. Il va rendre populaire en Occident le personnage du samouraï courageux, loyal, soumis à un code d’honneur et extraordinairement habile dans le maniement des armes. Kurosawa redonne du lustre à l’image des Japonais, très négative à la suite de la Seconde Guerre mondiale.
Les samouraï mis en scène par Kurosawa deviennent des modèles non seulement de héros japonais dépositaires d’une tradition ancestrale, mais aussi de héros occidentaux qui adopteraient, en le sachant ou non, cette supposée tradition ancestrale.
Alain Delon, tueur à gages dans Le Samouraï de Jean-Pierre Melville en 1967. L’inspecteur Harry, interprété par Clint Eastwood en 1971. Rambo, où Stallone est une figure de samouraï en 1982. Forest Whittaker dans le magnifique Ghost Dog : La Voie du samouraï de Jim Jarmusch en 1999, sont quelques exemples. Les Jedi de George Lucas ne sont-ils pas les samouraï fantasmés des temps futurs ? Jean-Luc Godard disait du cinéma : « Ce n’est pas une image vraie, c’est une vraie image ».
Le samouraï est donc un serviteur au Xe siècle, mais pas forcément un guerrier, un bushi. Le terme samouraï sera employé uniquement pour les bushi à partir de l’époque Edo, qui débute en 1603. Les guerriers deviennent des samouraï quand la guerre est finie ! Le Japon et ses paradoxes. Mais pourquoi ?
Les bushi, les guerriers, vont voir leur importance grandir au cours des Xe et XIIe siècles. Ils vont devenir des cavaliers archers pour lutter dans un premier temps contre les Aïnous, qui sont d’excellents cavaliers. Ce n’est pas le cas des bushi au départ. Ils vont donc apprendre, imiter, améliorer.
Ils vont aussi instaurer des règles : comment monter à cheval, comment tirer, comment faire les deux, quel mode de vie adopter. Mais rien à voir avec des préceptes de morale, de règles de vie ou de conception de l’honneur. C’est le début du bushidō, qui s’appelait logiquement à l’époque 弓馬の道. Aujourd’hui, c’est un art martial qui s’appelle le 流鏑馬.
弓馬の道
Kyūba no michi – la voie de l’arc et du cheval.流鏑馬
Yabusame – le style de la flèche à cheval.
À cette époque, on peut néanmoins considérer, selon les historiens, qu’il y avait une réelle notion de combats chevaleresques. Mais les conflits aidant, les bushi sont devenus de plus en plus nombreux, et les batailles de masse de plus en plus fréquentes. Il faut noter également qu’à l’époque tout le monde pouvait porter une arme, y compris les paysans, et donc devenir des guerriers. Ce ne sera plus le cas à la fin du XVIe siècle, et cela aura une importance capitale sur le futur.
Il n’y a pas vraiment de pouvoir central au Japon à cette époque-là. Bien entendu, il y a l’empereur, mais son pouvoir est symbolique. Il a été relégué à un rang de figure religieuse liée au shintoïsme depuis plusieurs siècles. Il est, en somme, le gardien des traditions.
La religion dominante est le bouddhisme, mais elle n’est pas un pouvoir central en soi. Elle ne s’occupe pas d’administration mais de sens, d’esprit.
Les 大名, les gouverneurs de province issus de la hiérarchie militaire, se multiplient au début du XIVe siècle. Ils montent en puissance et les conflits entre eux éclatent de plus en plus nombreux pour culminer au XVe et au XVIe siècle, durant la terrible époque Sengoku. Il y a aussi le 将軍.
大名
Daimyo – grand nom.将軍
Shōgun – général.
Le terme est apparu au VIIIe siècle, il désignait le commandant militaire désigné par l’empereur pour lutter à l’époque contre les populations indigènes qui refusaient de se soumettre. Il devient, au XIIe siècle le titre qui désigne celui qui est censé gouverner le Japon, le dictateur militaire, sous le 幕府 de Kamakura. C’est le titre que prend Minamoto no Yoritomi en 1185 après avoir gagné la guerre de Genpei, débutée cinq ans plus tôt en raison d’un désaccord sur la succession impériale.
幕府
Bakufu – gouvernement shogounal.
Mais le shōgun est très loin de diriger tout le Japon au XIIe siècle, ce ne sera le cas qu’au début du XVIIe siècle avec l’avènement du clan Tokugawa, qui marque le début de l’époque Edo et la fin des guerres médiévales. Entre ces deux dates, énormément de sang va couler. C’est l’époque des seigneurs de guerre et des guerriers, dont la cruauté et l’absence de limites ou de morale sont bien loin de l’image du bushidō qui sera inventée à l’époque moderne. La seule voie qui guide les guerriers, c’est la leur et celle de leur clan. C’est particulièrement vrai durant l’époque 戦国時代.
戦国時代
Sengoku – période du pays en guerre.
Cette époque débute en 1477 et s’achève en 1573 lorsque le seigneur de guerre Oda Nobunaga destitue le dernier shōgun du clan Ashikaga et prend sa place. Durant ces presque cent ans de guerres incessantes entre les chefs de guerre, on estime que le nombre de victimes total aurait dépassé le million ! C’est dire la terrifiante férocité de ces batailles qui touchent aussi les paysans, puisque les villages sont souvent rasés ou pillés. Les sept samouraïs, le film de Kurosawa, se déroule à cette époque.
De ce siècle de guerres et de tueries vont émerger trois hommes essentiels pour l’histoire future du Japon, on les appelle les trois grands unificateurs du Japon : Oda Nobunaga (1534-1582), Toyotomi Hideyoshi (1534-1598) et Tokugawa Ieyasu (1543-1616). Leur histoire, leurs accomplissements et leurs méfaits sont racontés dans une série mêlant reconstitution et histoire intitulée Le temps des samouraïs.
Les trois ont en commun d’avoir l’ambition d’agrandir leur territoire, ce qui est le cas de tous les chefs de guerre de l’époque, mais d’avoir en même temps une vision future du Japon en tant que puissance unifiée, ce qui n’est pas le cas des autres chefs de guerre.
Dans son livre Les guerriers dans la rizière, Pierre-François Souyri cite Shōha (1522-1600), moine et maître de thé, qui décrit la méthode des trois unificateurs du Japon en trois haikai.
Nobunaga, le terrible :
S’il ne chante pas,
Tuons-le tout de suite,
Le coucou !
Hideyoshi, l’habile :
S’il ne chante pas,
Faisons-le chanter,
Le coucou !
Ieyasu, le patient ;
S’il ne chante pas,
Attendons qu’il chante,
Le coucou !
Bibliographie
- Souyri, Pierre-François. Nouvelle histoire du Japon. Paris : Perrin, 2010.
- Souyri, Pierre-François. Les guerriers dans la rizière. La grande épopée des Samouraïs. Paris : Flammarion, 2017.
- Shin’ichi, Saeki. Figures du samouraï dans l’histoire japonaise. Revue Annale. Paris : Ecole des hautes études en sciences sociales, 2008/4.



