
Kanō Tan’yū, Public domain, via Wikimedia Commons
Lorsque Toyotomi Hideyoshi meurt en 1598, le nouvel État japonais n’est pas encore suffisamment stable, et le conseil de cinq sages nommé par le shōgun pour gérer le pays dans l’attente que son fils soit en âge de gouverner se désunit rapidement. La guerre éclate à nouveau.
C’est Tokugawa Ieyasu (1543 – 1616) qui en sortira vainqueur deux ans plus tard en remportant la bataille décisive de Sekigahara, qui déterminera l’avenir du Japon pendant plus de deux siècles et demi. Cette bataille est d’ailleurs surnommée 天下分け目の合戦.
天下分け目の合戦
Tenkawakeme no kassen – La bataille décisive de tout le pays.
Tokugawa Ieyasu est à la fois un militaire efficace et un politicien rusé. À la mort d’Oda Nobunaga, dont il était un daimyō, il s’est opposé à Toyotomi Hideyoshi pour la succession, mais la guerre lui étant défavorable, il a eu l’intelligence de faire allégeance, offrant un de ses fils en otage, comme c’était la coutume à l’époque.
Au sein du conseil des cinq sages, on ne lui fait pas confiance. Les autres sont convaincus qu’il veut prendre le pouvoir seul au détriment du conseil et du fils d’Hideyoshi. C’est exactement la trame de la série Shōgun, qui raconte l’histoire vraie d’un marin anglais arrivé au milieu de cette lutte de pouvoir entre Tokugawa Ieyasu et les quatre autres membres du conseil.
La série se termine avant la bataille décisive de Sekigahara, le fait qu’il va la remporter est simplement mentionné. Plus de 150 000 samouraï se sont affrontés les 20 et 21 octobre 1600. L’adversaire de Tokugawa, Ishida Mitsunari, était initialement à la tête de 120 000 samouraï, mais les trahisons et défections font qu’ils ne sont plus que 82 000 au moment de la bataille. Certains ont rejoint le camp de Tokugawa Ieyasu, d’autres sont n’interviennent pas. De plus, Tokugawa dispose de 18 canons saisis à un navire hollandais qui font des ravages dans les rangs adverses. Les pertes à l’issue de la bataille varient entre 12 000 et 42 000 morts selon les sources.

User LordAmeth. Public domain, via Wikimedia Commons
Vainqueur, Tokugawa Ieyasu ne tombera pas dans le même piège que son prédécesseur Toyotomi Hideyoshi. Plutôt que de chercher de nouvelles conquêtes, il va totalement modifier le statut de samouraï dans la nouvelle ère qu’il inaugure, l’ère Edo, du nom de sa nouvelle capitale.
Celle-ci sera renommée Tōkyō (littéralement « la capitale de l’Est ») en 1868 par l’empereur Mutsuhito à la suite de la révolution Meiji qui restaure le pouvoir impérial et met fin définitivement à l’ère des shōgun Tokugawa, qui aura duré 268 ans.
Il crée aussi les quartiers de plaisir dans la capitale Edo dont de nombreux samouraï deviendront des habitués. Dans la série Shōgun, on voit la future créatrice de ces quartiers de plaisir arriver sur une rive boueuse d’Edo, qui lui a été offerte par Tokugawa Ieyasu pour les services qu’elle a rendus. Elle comprend immédiatement tout le profit qu’elle va pouvoir en tirer.
Il reste néanmoins une tâche à accomplir à Tokugawa Ieyasu : anéantir la dernière source possible de contestation de son pouvoir, le fils de Toyotomi Hideyoshi et ses partisans. Ils ont rebâti le château d’Osaka et y ont rassemblé les opposants au pouvoir Tokugawa. Dans un temple proche du château d’Osaka, une cloche est installée, il est écrit sur celle-ci : « Puisse l’État être pacifique et prospère ; à l’Est il salue la pâle lune, et dans l’Ouest fait ses adieux au soleil couchant ».
L’Est, c’est Edo et le clan Tokugawa ; l’Ouest, c’est Osaka et le clan Hideyoshi. L’insulte est claire pour le shōgun. Il lance à l’assaut du château d’Osaka une armée de 150 000 samouraï en 1615. Le 3 juin, la bataille de Tennōji tourne au désavantage du fils d’Hideyoshi, qui se fait seppuku à 21 ans ; sa mère, Yodo-dono, l’imite. Le nombre total de morts est estimé à 25 000, la plupart parmi les défenseurs du château. Après cette bataille, le Japon connaîtra 250 ans de paix sous la direction du clan Tokugawa, qui sera renversé par les partisans de l’empereur en 1868.
À l’époque, si toutes les tensions n’avaient pas encore été apaisées, l’idée d’un pays uni et fort avait déjà fait son chemin parmi la noblesse japonaise. La dynastie des Tokugawa va développer le Japon sur le plan intérieur mais va aussi l’isoler de l’Occident par une politique instaurée en 1633 par Tokugawa Iemitsu, le petit-fils d’Ieyasu, le 海禁. Un autre terme verra le jour en 1690 en raison d’un livre écrit par un voyageur allemand travaillant à Nagasaki, on parlera dès lors de 鎖国.
海禁
Kaikin – mer interdite.鎖国
Sakoku – pays fermé.
Tokugawa Iemitsu a joué un rôle très important dans l’établissement incontesté de son clan à la tête du Japon. Devenu shōgun en 1623 à l’âge de 19 ans, il comprend rapidement que, pour diriger sans craindre de révolte, il faut affaiblir ses vassaux, les daimyō. Il instaure donc le 参勤交代, qui oblige les daimyō à passer une année sur deux dans la capitale Edo et à y laisser en permanence leur femme et leurs enfants en otages.
参勤交代
Sankin kotai – rotation de service.
En généralisant le système pour les daimyō, Tokugawa Iemitsu s’assurait leur loyauté. En les obligeant à venir dans la capitale une année sur deux, il les forçait à d’énormes dépenses, puisque les daimyō se déplaçaient avec toute leur suite et voulaient, en outre, s’impressionner les uns les autres. Le Japon comptant des centaines de daimyō, ces transhumances étaient des va-et-vient quotidiens spectaculaires. Cela explique aussi comment Edo, petit village de pêcheurs, est devenu très rapidement cette grande ville qu’est Tōkyō aujourd’hui.
La deuxième tâche importante de Tokugawa Iemitsu est d’avoir pourchassé sans pitié les catholiques, qu’il voyait comme une menace pour le pays. Il fait exécuter ou expulser tous les missionnaires, et il oblige tous les Japonais à s’enregistrer dans les temples bouddhistes. Il éradique ainsi toute possibilité d’évangélisation du Japon par les catholiques. Encore aujourd’hui, les catholiques japonais ne représentent que 0,36% de la population japonaise. Les chrétiens, toutes confessions confondues, sont estimés à 2 millions au Japon, mais 75% d’entre eux ne sont pas Japonais. La plupart viennent de Corée ou des Philippines, deux pays qui ont été largement évangélisés.
La troisième mesure de Iemitsu est la fermeture du pays à l’Occident, à l’exception d’une petite île artificielle à Nagasaki où peuvent résider des protestants hollandais et allemands. Interdiction est faite aux Japonais, sous peine de mort, de quitter le pays sans autorisation du shogunat. Cette politique de fermeture ne sera levée qu’en 1853, lorsque le commodore américain Matthew Perry forcera le Japon à l’ouverture, ce qui conduira 14 ans plus tard à la fin des shōgun de la dynastie des Tokugawa et à la restauration du pouvoir de l’empereur. L’ère Edo se termine et laisse place à l’ère Meiji : c’est l’entrée du Japon dans le monde occidental moderne.
Bibliographie
- Souyri, Pierre-François. Nouvelle histoire du Japon. Paris : Perrin, 2010.
- Souyri, Pierre-François. Les guerriers dans la rizière. La grande épopée des Samouraï. Paris : Flammarion, 2017



