Ohayou
Juin 2024

Après les moments de bien-être de l’esprit passés dans la maison de D.T. Suzuki je peux partir serein vers la nuit de Kanazawa pour y retrouver ceux et celles que je connais et découvrir ceux et celles que je vais rencontrer. Mais avant de faire ces rencontres annoncées et ces rencontres fortuites je vais rendre visite au gecko comme me l’a appris Takashi.

Maison de D.T. Suzuki
© Philippe Daman

Le gecko est là, agrippé de ses doigts ventouses à la colonne de lumière où viennent se faire avaler les insectes imprudents. Dans la rue des restaurants de Kanazawa, il y a aussi le restaurant du gecko. Au moment où je passe la tête entre la colonne et le feuillage, le gecko tourne la tête et me voit. Je le rassure en français en lui disant que je viens simplement le saluer de la part de Takashi. C’est un fait peu connu mais comme les caméléon peuvent prendre toutes les couleurs les geckos peuvent comprendre toutes les langues.

En dehors du gecko j’ai du monde à voir à Kanazawa le soir, cela fait partie des rencontres annoncées. Takashi n’est pas encore là, il ne viendra que dans deux ou trois jours, mais je peux me débrouiller seul désormais.

J’ai vu 真理 les deux premier soirs de mon arrivée, nous étions heureux de nous revoir. Elle m’a complimenté sur mes progrès en japonais ; tout doucement nous pouvons commencer à avoir une petite conversation, avec des incompréhensions, des moments de traduction, mais aussi des éclats de rire. Je lui ai offert des chocolats et des biscuits venus d’Europe et j’ai pris la photo Mari mange un biscuit. Elle m’a offert du temps, elle était disponible, elle m’a manqué.

真理
Mari – vérité.

Ce soir Mari n’est pas là, elle est occupée par un de ses trois métiers, ça ne laisse pas beaucoup de temps pour l’amitié, mais c’est normal au Japon, le travail est une valeur extrêmement importante ; bien plus que l’amitié ou même l’amour. Je vais donc dire bonjour à Amaneko dans son superbe bar à Saké. Ambiance feutrée, musique douce, des Saké magnifiques dont elle me fait la présentation en japonais, lentement.

Elle m’a reçu avec un joyeux sourire en disant お帰り. Amaneko est une amie de Takashi, je lui annonce qu’il sera là bientôt et la nouvelle lui fait visiblement plaisir ; Takashi n’est plus revenu à Kanazawa depuis mon dernier passage lors de l’été 2023. J’offre le saké à Amaneko, c’est la coutume au Japon. il n’y a pas de pourboire mais on offre au moins un verre à la patronne ou au patron lorsqu’on les connaît ou si on veut faire connaissance et se montrer poli.

お帰り
Okaeri – bienvenue à la maison.

Le bar à un rôle social très important au Japon, comme l’Izakaya, mais de manière un peu différente, le bar est plus intime. Le rôle de celle ou celui qui reçoit est de parler avec les clients qui choisissent les sujets à aborder. Les patronnes et les patrons de bar et d’Izakaya sont les psychologues du Japon, ils font bien plus que servir les clients, ils ont pour mission de les rendre plus heureux lorsqu’ils partent que lorsqu’ils sont arrivés. Je vis cette expérience constamment et c’est toujours une réussite.

Il existe un film magnifique ensuite décliné en une série riche de cinq saisons qui illustre ce rôle essentiel dans la société japonaise. 深夜食堂 de Joji Matsuoka raconte l’histoire de マスター, le propriétaire d’une Izakaya qui ouvre entre minuit et sept heures du matin à Tōkyō. Chaque épisode évoque une histoire personnelle confiée au propriétaire par un client. C’est une des plus belles illustrations que je connaisse de l’art et de la psychologie du bar au Japon.

深夜食堂
Shinya shokudō – cantine tard le soir.

マスター
Masutā – maître.

Je quitte les renversants saké d’Amaneko pour aller saluer Kento au Queen Queen, son bar qui ouvre à partir de 22 heures et dont le mur est décoré d’une immense carte à jouer, dame de cœur en bas, dame de pique en haut. Kento a aussi plusieurs métiers, il est notamment tireur de pousse-pousse, il fait visiter aux touristes les quartiers traditionnels de Kanazawa. C’est aussi un grand ami de Takashi qui adore venir jouer du piano dans son bar. Il y a du monde au Queen Queen, c’est presque plein, quatre garçons, trois filles, il reste une place pour moi à côté du piano, c’est la place de Takashi mais il n’est pas là.

Kento m’accueille gentiment, me présente à l’assemblée qui réagit avec les onomatopées habituelles comme si mon pays d’origine, ma seule présence au Japon, étaient exceptionnels. Je n’ai rien de particulier en soi, mais il est important pour les Japonais d’accueillir quelqu’un avec respect et de manifester son intérêt pour le nouveau venu. Pas trop longtemps pour ne pas le gêner, quelques instants d’attention, quelques commentaires raisonnablement admiratifs suffisent.

J’offre une bière à Kento comme il se doit. Les deux Japonais assis à côté de moi commencent à me parler dans un anglais un peu scolaire, j’essaye de répondre en japonais. J’ai l’habitude, les premières questions sont toujours les mêmes, pourquoi le Japon, combien de fois es-tu venu, es-tu marié, quel âge as-tu ?

On se sent facilement jeune au Japon parce que l’âge n’a pas vraiment d’importance dans ce genre de situation, ou plutôt dans ce genre d’endroit. Bien entendu l’âge est essentiel pour les rapports familiaux, professionnels et sociaux dans la société japonaise, il définit une hiérarchie très stricte encore aujourd’hui. Mais dans un bar c’est différent, l’endroit est comme en dehors des normes, y venir revient à accepter une neutralité de fait dans les rapports sociaux.

Mes deux interlocuteurs sont accompagnés par une jeune femme que je prends à tort pour la petite amie de l’un d’eux et qui me dit exactement cela en se joignant à la conversation. L’âge n’a pas d’importance, tu es jeune là me dit-elle en tapotant sa tête avec ses doigts. Je n’ai aucune raison de la démentir.

Celui que je prenais pour son petit ami se lève soudain et s’en va en saluant à la volée. Au Japon on part comme on vient, de manière soudaine. Elle m’invite à venir m’assoir à côté d’elle. Elle s’appelle Azusa, elle travaille dans un call center et elle déteste Kanazawa. Je lui dis que j’adore sa ville, la complicité s’installe dans un éclat rire. Elle est ma rencontre inattendue du jour et j’espère que nous deviendrons des amis.

Le temps passe vite, il est deux heures du matin, Kento me dit qu’il ferme. Je dis bonne nuit à Azusa et nous nous promettons de boire encore ensemble. C’est un rendez-vous informel, il ne se concrétisera probablement pas, ou alors par hasard.

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