Ohayou
Avril 2025

J’ai fait ce lien sans doute étrange en apparence entre Ryūichi Sakamoto et Dave Brubeck et pourtant il m’est tellement évident. Ce lien est un petite part de mon histoire. Histoire anodine en soi pour les autres, mais tellement révélatrice de ma propre errance vers le Japon.

J’ai 16 ans, j’écoute pour la première fois Koto Song et le temps s’arrête pour me montrer un espace sans limite. Les notes de Dave Brubeck explorent ce que je ne connais pas, un autre monde, un autre son, elles tracent en quelques instants un chemin que je ne peux pas encore suivre mais qui me dit : là-bas, quelque part, il y a quelque chose. Alors j’écoute, je réécoute et sur moi coule cette musique d’une beauté inouïe qui vient d’un monde à trouver, à chercher, à aimer découvrir.

La version que j’écoute est celle enregistrée à l’Olympia de Paris en 1973. Dave Brubeck au piano, Paul Desmond au saxophone alto, Jack Six et Alan Dawson à la basse et à la batterie. Aujourd’hui encore, j’écoute ce morceau en boucle essayant de comprendre pourquoi je ressens tant d’émotion.

Je ne sais pas pourquoi mais cette musique me fait penser à Harumi, la jeune étudiante avec laquelle j’ai été mis en contact par mon professeur d’anglais comme d’autres élèves de la classe pour nous pousser à écrire dans cette langue. Elle est Japonaise, elle habite Tōkyō, c’est un pur hasard, les couples on été choisis par notre professeur sans nous consulter. Ils ne sont pas tous mixtes d’ailleurs à la différence de notre classe composée uniquement de garçons. Il n’y a pas internet à l’époque, nous écrivons de vraies lettres sur du papier.

Je ne rencontrerai jamais Harumi qui m’a écrit la première fois le 27 mars 1978 et qui m’envoie des lettres aussi belles que des partitions. Ce sont des notes, des notes de tous les jours : « In Japanese « Haru » has the meaning of your « spring » and « mi » means « beauty ». But I didn’t grew beautifully ». En marge de son écriture fine et régulière elle fait de petits dessins colorés, elle m’envoie des photos du Japon, des origamis. C’est peut-être à ce moment-là que je suis tombé amoureux du Japon pour la première fois, en découvrant la délicate gentillesse d’Harumi. Après quelques mois nous avons oublié de nous écrire, c’était trop loin, trot tôt, trop difficile sans doute.

Le koto est un instrument traditionnel japonais je le découvre à cette époque en consultant le dictionnaire : « Longue cithare japonaise, à cordes en soie et à chevalets mobiles ». Je comprends pourquoi la musique me fait penser à Harumi, comme dans les lettres de la jeune fille, il y a la délicate gentillesse des notes de Brubeck. Je suis simplement ébahi, envahit, remué de fond en comble, j’ai l’impression pour la première fois de percevoir comme des couleurs interdites.

Ces nouvelles couleurs perçues et jamais encore vues vont bientôt porter un nom, celui de l’androgyne des araignées de mars qui de l’orange au blond en passant par le noir décore ses cheveux de teintes inattendues que ses yeux vairons soulignent d’étranges lueurs ambigües. David Bowie a découvert le Japon en 1973 et il en a ramené, sinon des couleurs interdites, du moins les couleurs inédites du créateur de mode Kansai Yamamoto influencées par le kabuki. Elles serviront pour la tournée Ziggy Stardust / Aladdin Sane.

Septembre 1980, premier morceau de l’album Scary Monsters, It‘s No Game (No 1), l’actrice Michi Hirota récite en japonais les paroles écrites par Bowie qui les hurle à la limite du vomissement.

シルエットや影が革命を見ている
Shiruetto ya kage ga kakumei o mite iru
Les silhouettes et les ombres regardent la révolution

俺は現実から締め出され
Ore wa genjitsu kara shimedasare
Je suis exclu de la réalité

何が起こっているのかわからない
Nani ga okotte iru no ka wakaranai
Je ne sais pas ce qui se passe

Sur la pochette, Bowie est un clown triste aux couleurs pastel. Un an plus tard visage maquillé coloré et regard triste sur la pochette du troisième album solo de Ryūichi Sakamoto, 左腕 の 夢.

左腕 の 夢
Hidariude no yume – Rêve de bras gauche.

Le cinéma va les réunir, c’était inéluctable, ce sera la seule fois !

En 1982 un projet de film est confié à Nagisa Oshima sur base des romans de l’ancien militaire et écrivain britannique d’origine sud-africaine Laurens van der Post. Le thème est la confrontation des valeurs orientales et occidentales dans un camp de prisonniers en Indonésie pendant la seconde guerre mondiale.

Le réalisateur offre les rôles principaux à Bowie et à Sakamoto. Le compositeur japonais qui n’a aucune expérience d’acteur à la différence de Bowie accepte à condition de pouvoir écrire la bande originale du film. Elle sortira le 1er mai 1983 sous le titre Merry Christmas Mr. Lawrence, phrase devenue culte prononcée par le sergent Hara interprété magistralement par Takeshi Kitano. La même mélodie inoubliable ouvre et ferme l’album mais en clôture c’est une version chantée par David Sylvian, l’ancien chanteur du groupe londonien Japan qui s’était séparé quelques mois plus tôt. Cette version chantée s’appelle Forbidden Colors.

Le titre de la chanson est une référence directe au roman écrit entre 1950 et 1953 par Yukio Mishima, 禁色 traduit en français par Les Amours interdites. Le kanji 禁 signifie « interdit » et le kanji 色 signifie « couleur » mais peut aussi vouloir dire « amour sensuel ». Il s’agit d’un euphémisme utilisé par Mishima pour désigner l’homosexualité qui est le sujet de son livre comme c’était déjà le cas pour son premier roman Confession d’un Masque, qui avait été publié par la père de Sakamoto. Le film d’Oshima traite du choc culturel entre l’Occident et l’Orient mais aussi du désir refoulé, interdit, et de la rédemption incarnée par la figure messianique du Major Jack Celliers interprété par Bowie.

禁色
Kinjiki – Couleurs interdites.

Le personnage incarné par Ryuichi Sakamoto, la Capitaine Yonoi, tiraillé entre l’obéissance aveugle à la discipline de l’armée japonaise durant la deuxième guerre mondiale et l’attirance homosexuelle qu’il éprouve pour son ennemi, reste le rôle marquant du compositeur japonais. Mais Merry Christmas Mr. Lawrence marque aussi le début de quarante ans de musiques de films dont la dernière est la bande originale du film d’Hirokazu Kore-Eda, 怪物, dédié à la mémoire de Ryuichi Sakamoto décédé un mois et demi avant la présentation du film à Cannes en mai 2023.

怪物
Kaibutsu – Monstre.

A partir de 1983 et après le succès du film d’Oshima, Sakamoto travaille intensément. Il sort cinq albums solos en quatre ans et compose quatre bandes originales de films dont celle de The Last Emperor de Bernardo Bertolucci qui lui permet de gagner un Oscar en 1988. Le temps du Yellow Magic Orchestra est passé, le groupe s’est séparé en 1983, le compositeur japonais va atteindre la maturité au travers d‘œuvres très diverses qui témoignent de son extraordinaire capacité à innover mais aussi à se nourrir de toutes les musiques, d’où qu’elles viennent.

Coda sort en décembre 1983 et s’appuie sur le succès de Merry Christmas M. Lawrence dont Sakamoto explore certains morceaux au piano seul. C’est un retour vers la musique néo-classique, vers ses modèles Claude Debussy et Erik Satie, mais c’est aussi une exploration de la musique minimaliste. La richesse mélodique de ses compositions au piano est souvent mise en miroir avec une texture sonore qui rappelle son intérêt pour la musique électronique. Celle-ci réapparaît dans les deux derniers morceaux de l’album Japan et Coda, le premier étant à coup sûr une des compositions qui a poussé Bertolucci à faire appel à lui pour son film.

Un an plus tard sort 音楽図鑑 le quatrième album solo de Ryuichi Sakamoto, il sera ensuite republié en 1986 sous le titre anglais Illustrated Musical Encyclopedia. C’est un album majeur qui place le compositeur parmi les plus innovants de l’époque et qui influencera des musiciens aussi brillants que Brian Eno ou David Byrne. Aujourd’hui encore l’album est considéré comme une œuvre très moderne explorant la richesse de la musique du monde tout en restant à la recherche de sons nouveaux issus des possibilités de l’électronique. Tout est innovant et pourtant la richesse sonore et mélodique est immédiatement accessible.

音楽図鑑
Ongaku zukan – Encyclopédie musicale illustrée.

En 1985 Sakamoto retrouve le goût de l’expérimental avec un album très étonnant, Esperanto, qu’il compose pour une troupe japonaise de dance contemporaine. C’est de la musique minimaliste, industrielle, mais les rythmiques sont fascinantes et l’usage du sampling et de la manipulation électronique autour de rythmes venant d’Afrique et d’Asie font de cet enregistrement l’album le plus expérimental de l’auteur.

Deux albums moins innovants sortent encore en 1986 et 1987, Futurista et Neo Geo sur lequel ont trouve un morceau chanté par Iggy Pop, Risky. La raison de ces compostions moins innovante est peut-être que Sakamoto a été contacté par Bernardo Bertolucci qui lui a demandé de composer la bande originale de son prochain film : Le Dernier Empereur. C’est un projet majeur pour le réalisateur italien, une fresque historique aussi ambitieuse que 1900 qu’il avait réalisé en 1975. Sakamoto travaille sur cette bande originale avec David Byrne qui s’est peu à peu éloigné de Talking Heads le groupe qu’il a créé et avec le compositeur chinois Cong Su.

Durant la tournage, Bertolucci demande à Sakamoto de jouer le rôle de Masahiko Amakasu, un personnage clé qui apparaît dans la deuxième partie du film, lorsque Puyi, le dernier empereur chinois, est utilisé par les Japonais comme empereur fantoche de la Mandchourie. Le réalisateur italien aime le regard puissant du compositeur japonais qui faisait déjà sa force dans Furyo. En 1988, ce film devenu mythique depuis remporte neuf Oscars dont celui de la meilleur musique remporté collectivement par Sakamoto, Byrne et Cong Su.

Le thème composé par les trois hommes est inoubliable et correspond tellement à l’histoire du film qu’il peut difficilement en être dissocié. Pour Ryuichi Sakamoto cette nouvelle consécration couronne dix ans de travail intense dans tous les univers musicaux et avec les musiques du monde entier. Il va continuer dans cette voie durant les années nonante qui sont malgré tout des années de transition qui vont peut à peu le ramener vers son univers de prédilection, celui dans lequel il excelle, la mélodie et le piano classique. Dans cette attente il part en tournée dans le monde entier à la fin des années 80.

A suivre…

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