Ohayou
Juin 2025

J’ai retrouvé avec beaucoup d’intérêt et de curiosité en lisant Les Geishas, l’excellent livre de Robert Guillain, un terme essentiel du bouddhisme, l’impermanence. Dans la pensée zen au Japon l’impermanence ne se définit pas, elle ne s’explique pas, elle se vit. Par la méditation assise, le zazen, qui permet d’observer les changements en soi et autour de soi, par l’observation de la nature qui change au fil des saisons et prend les couleurs que lui donne la pluie et le beau temps.

Au moment de partir, de retrouver le Japon, le terme me paraît idéal pour ce nouveau voyage, ce sera celui de l’impermanence. N’est-ce pas cela un voyage, un changement continu, une transformation de soi, des relations anciennes et nouvelles, un renouveau de l’émotion, de l’amitié, de l’amour, de la joie. Il y a huit siècles, Kamo no Chōmei écrivait : « Le courant du fleuve ne cesse de couler, et pourtant ce n’est jamais la même eau. »

L’impermanence n’est pas un choix, c’est un état de chaque chose, de chaque être vivant, c’est l’irréversible avancée du temps, cette dimension physique qui nous fait à la fois être et disparaître. Le voyage, dont la dimension de temps est essentielle, souligne cette réalité qui change chaque jour ; de lieu, d’odeur, de couleur, de nature, de consistance. Je serai donc un voyageur de l’impermanence puisqu’il ne peut pas en être autrement.

© Philippe Daman

C’est d’autant plus évident que le terme japonais 無常 me ramène à Yasujiro Ozu. Le premier kanji 無 est celui que le cinéaste a voulu laisser sur sa tombe pour toute épitaphe. Cette tombe à laquelle je rends visite chaque année dans le temple de Kamakura et devant laquelle j’écoute les vents changeants m’apporter les murmures des disparus qui me manquent.

無常
Mujō – absence de permanence.

L’impermanence chez le voyageur n’est pas qu’un mouvement dans l’espace et dans le temps, c’est aussi un mouvement de l’esprit et des sentiments. Un voyageur qui revient dans un endroit qu’il connaît, qu’il a aimé, s’attend à retrouver ce qui l’a intéressé, mais c’est impossible et c’est tout l’intérêt du voyage. L’impermanence fait partie du voyage, il faut l’accepter, le comprendre, ne pas s’arrêter à l’amertume que parfois son goût peut avoir.

J’ai eu du mal à l’accepter l’an dernier en découvrant que le petit bar de mon ami Behrouz, celui où j’ai rencontré tant de gens étonnants, celui où les soirées se finissaient par des discussions et des rires sans lendemains, était désormais autre chose, sans rires, sans lendemains, sans Behrouz. J’ai eu du mal l’an dernier à accepter que Mei avait disparu, que les gens que je croisais dans la rue où je l’avais rencontrée n’étaient plus les mêmes, que personne ne pouvait me dire ce qu’elle était devenue. Accepter l’impermanence, c’est ne plus désirer, c’est ne plus souffrir, c’est l’essence même du zen.

La fleur de cerisier, sakura, en est un symbole et l’admiration joyeuse que chaque année les Japonais portent à sa floraison reflète l’importance essentielle que leur culture accorde à l’impermanence. La brièveté du moment implique de le vivre avec intensité, la splendeur éphémère de la fleur se reçoit sans espoir et sans regret. Elle est là, un court instant, le fait même de disparaître fait partie de sa beauté.

Dans son dernier livre, Aventure Japon, paru en 1997 un an avant sa mort, Robert Guillain raconte son Japon qu’il a découvert en 1938 et où il a vécu pendant près de 40 ans. Son récit est celui de l’impermanence, tout ce qu’il a connu a changé, a disparu ; il sait l’impermanence des choses, du Japon, et il écrit pour garder un peu de ce sable qui lui coule entre les doigts. C’est touchant, émouvant et brillamment écrit mais cela ne change rien à l’affaire, le Japon qu’il a connu, qu’il a vu changer de multiples fois, je ne le connaîtrai jamais et personne ne peut le connaître autrement qu’en lisant son livre.

Je vais donc entamer mon voyage de l’impermanence et partager les moments éphémères qui disparaîtront ensuite parce que c’est la nature des choses et c’est ce qui les rend belles.

« A la fenêtre, j’étais devant un panorama dont je rêvais depuis longtemps : des îles en quantité, flottant au soleil sur la grande nappe d’azur de la mer Intérieure, une ribambelle de petites, et même très petites îles, ouvrait devant moi la route marine où je m’étais toujours promis de m’aventurer. »
Robert Guillain, Aventure Japon, 1997.

J’adore ce pays.
Mata ne.

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