Ohayou
6 juin 2025
Les journaux européens n’ont eu de cesse de rapporter ces dernières semaines l’encombrement fou de l’aéroport de Narita à Tōkyō ; les heures de files, les touristes excédés qui s’en prennent aux employés dépassés. Le Japon sous l’assaut continu de touristes pressés et non respectueux. Lorsque j’arrive je m’attends au pire, mais rien, j’ai à peine le temps de sortir ma déclaration préenregistrée et mon passeport que je présente maladroitement aux employés calmes et souriants. En dix minutes montre en main je franchis l’immigration, la douane et je récupére mes bagages, un record !
Je suis revenu au Japon presque sans m’en rendre compte. En quelques minutes d’une fluidité rare je suis dans le hall de l’aéroport à peine peuplé et je vois Hisae venir vers moi avec un grand sourire ; c’est la première fois qu’on vient me chercher, c’est émouvant. Nous partons en train et après quelques kilomètres, la ville apparaît sous un ciel bleu parfait qui permet au soleil de se refléter dans des milliers de fenêtres ; la lumière est belle, il fait chaud, il est 17 heures, le soleil commence déjà à se coucher et son inclinaison à l’horizon pousse les couleurs vers un orange d’été.
Je reçois un message de Takashi, comme toujours le magicien est de retour, il apparaît au moment précis où je me dirige vers sa ville. La chambre que j’ai louée est à 30 minutes à pied de son appartement, dans le quartier de Meguro, le long de la Tōyoko Line qui relie Shibuya à Hiyoshi. Il faut deux bonnes heures pour l’atteindre depuis l’aéroport, en train, en métro par deux lignes différentes, et enfin à pied. Aki, la propriétaire de la maison dans laquelle se trouve ma chambre, me demande d’attendre un peu ; l’enregistrement des nouveaux locataires ne débute qu’à 19 h 30, il est 19 h 29. La maison est assez grande et son aspect extérieur est plutôt occidental, mais l’intérieur est japonais, ancien, fait de 畳 et de 障子, la maison a plus de 100 ans.
畳
Tatami.障子
Shōji – porte coulissante en papier.
Il faut bien entendu réapprendre les règles que je pense connaître mais que je respecte mal. Se déchausser, monter une marche, se retourner et placer ses chaussures dans le sens de la marche pour pouvoir repartir aisément. Chausser ensuite sur la marche supérieure les pantoufles qui attendent le visiteur. Je fais tout avec maladresse, on rit et on m’aide, le Japon résiste un peu pour la forme, avec bienveillance mais aussi avec sérieux. Il faut placer les effets personnels que l’on veut apporter dans la chambre dans un grand sac blanc en toile, les lourdes valises doivent rester à l’entrée du 玄関, l’endroit où on se déchausse, les tatamis dans les chambres sont trop fragiles.
玄関
Genkan – entrée principale.
Hisae m’emmène manger dans une petite Izakaya près de la station de métro. C’est parfait, bar en zinc, quelques tables, partout des petites plaques de bois suspendues aux murs qui annoncent le plaisir de manger et de boire. Je déchiffre sans trop de problème les hiraganas et les katakanas plus rares, je devine quelques kanjis décrivant les innombrables poissons disponibles en sashimi, 塩焼き, mijotés ou grillés. Les sakés sont innombrables, je choisis un 辛口 de Fukushima qui s’accorde parfaitement avec l’Asahi super dry et les poissons et coquillages crus commandés.
塩焼き
Shioyaki – grillé au sel.辛口
Karakuchi – goût sec.
Une sériole du Japon s’impose encore à notre menu, rien que la tête cuite au sel de ce gros poisson du Pacifique long d’un bon mètre. On l’appelle « buri » et sa chair tendre et blanche fond délicatement sur la langue tandis que sous les yeux se trouve une cavité étroite et longue qui regorge d’une chair encore plus tendre, un peu plus grise, dont le goût salin évoque la mer sans écœurer. Les baguettes sont l’outil idéal pour explorer une tête de poisson dont les morceaux se détachent sans effort la cuisson étant parfaite.

Sur le chemin du retour vers ma chambre japonaise, nouveau message de Takashi, il est 23h, il n’est pas loin, trois stations de métro, 10 minutes de trajet pour le trouver à la sortie du métro un léger sourire aux lèvres qui souligne la décontraction de son habituelle chemise hawaïenne. Dix mois sans se voir annoncent une longue soirée.
Nous la commençons dans une petite Izakaya qui reste ouverte jusqu’à deux heures du matin au deuxième étage d’un petit immeuble comme il y en a tant à Tōkyō. Le patron, sweater, short et casquette turquoises accueille Takashi avec effusion. Derrière le bar, une jeune femme s’active pour nous cuire des yakitoris de foie et de poulet salé qui accompagnent un petit sashimi de poulpe et d’un coquillage blanc. C’est elle qui choisit la musique, The Clash, The Sex Pistols, punk rock et saké à minuit, le Japon s’ouvre peu à peu à moi dans une atmosphère de fête tranquille ; ne jamais brusquer les choses, elles viennent d’elles-mêmes.
Le patron dirige aussi un karaoké où nous passons en coup de vent, les chanteurs crient plus qu’ils ne chantent, impossible de parler et nous avons envie de parler. Dans les rues les gens se font rares, il est presque trois heures du matin, nous croisons une connaissance de Takashi qui titube un peu tout en me saluant poliment, il est temps pour lui de rentrer, pas pour nous. Nous passons devant le bar italien où nous avions bu un verre l’an dernier, le serveur est en train de fermer mais il sort nous saluer, il me reconnaît et se souvient de mon nom, les Japonais ont une mémoire impressionnante.
Takashi m’emmène dans une petite rue comme je les aime, il me fait rentrer sous un porche qui ne paie pas de mine, un escalier qui tourne monte vers un bar, sur les murs sont écrits comme des graffitis des expressions en italien, arrivederci, tutto è a posto… Le bar tout en longueur n’a rien d’italien, au moment où nous entrons les deux derniers clients s’en vont. Le serveur nous accueille avec bonhomie, c’est un bar de nuit qui ne ferme pas ou alors parfois, ou peut-être un jour lorsqu’il sera fatigué d’attendre les gens de la nuit.
A peine assis de nouveaux clients entrent, deux salary men et une salary woman, ils ont probablement mangé ensemble après un boulot tardif et ils viennent terminer la soirée pour parler, comme nous. Les nuits japonaises ne sont jamais effrayantes mais toujours surprenantes ce que confirme l’arrivée de quatre nouveaux clients qui commandent à manger. Le serveur s’exécute sans la moindre hésitation et se met à cuisiner tout en nous demandant par-dessus le bar si nous voulons aussi manger quelque chose.
Il apporte aux nouveaux venus un plat de viande sur un monticule de riz que je n’identifie pas et des yaki soba, des nouilles grillées. Takashi me dit que c’est un plat allemand et je comprends que c’est de la saucisse, de bonnes grosses wurtz à moitié enfouies dans la sauce et dans le riz. Tout le monde aime la saucisse à 4 heures du matin !
Dans la rue il fait grand jour, le soleil se lève très tôt au Japon en été. Je monte dans le premier métro pour rejoindre ma chambre et dormir une première fois au pays du soleil levant ; Takashi est rentré chez lui à pied. Il y a trois passagers dont un qui dort, déjà ou encore, s’est-il levé tôt pour aller travailler ou rentre-t-il à l’aube comme moi après avoir retrouvé un ami ?
Je marche sous un ciel totalement bleu, il fait frais, pas de vent, personne dans les rues du quartier résidentiel où j’habite désormais. Parfois une musique dans une maison, le bruit d’un métro aérien qui arrive à la station Toritsu-daigaku. Il est cinq heures, Tōkyō s’éveille, je suis chez moi, je n’ai pas envie de dormir.
J’adore ce pays
Mata ne

