Ohayou
19 juin 2025
Même sous la pluie, Kanazawa est belle, elle est pour toujours mon premier amour au Japon. Petit accroc à l’impermanence. Peut-être les premières fois sont-elles des choses qui demeurent d’une certaine manière. La première fois à Kanazawa a été magique, presque irréelle, je l’ai déjà raconté, chaque fois que j’y reviens, marcher dans cette ville unique m’émeut autant sinon plus.
L’avantage de la pluie est de décourager bon nombre de promeneurs potentiels, les rues s’offrent plus aisément et il n’est pas rare de se retrouver seul dans l’une d’elles, de passer devant un petit temple sans que personne ne vienne troubler un court instant de méditation. Les temples sont pris d’assaut à Tōkyō ou à Kyōto mais ce n’est pas le cas à Kanazawa qui n’en possède pas de réellement fameux mais qui en possède énormément. La pluie nettoie le peu de monde qui s’y rend habituellement à l’exception de quelques Japonais qui forment des vœux.



J’ai débuté ma déambulation heureuse et parfois émue le jour de mon arrivée, commençant par le quartier de Nishi chaya, ancien quartier de geishas qui longe le jardin Kenrokuen au sud et dans lequel il reste de nombreuses maisons en bois superbes datant de l’époque Meiji ou même Edo. Mystérieusement, on n’y croise quasiment jamais de touristes, même lorsqu’il fait beau, à l’exception de la maison de DT Suzuki, toute en pierre et en béton, devenue un musée qui attire parfois quelques curieux occidentaux du bouddhisme zen. Je m’y arrête un moment, il est trop tard pour y rentrer, mais l’architecture du lieu, l’ondoiement de sa pièce d’eau inspirent une petite halte respectueuse un peu mystique.

Des écoliers rentrent chez eux portant souvent un accessoire du club scolaire dont ils font partie en plus des lourds cartables qu’ils ont sur le dos. Arc, raquette, crosse, matériel de dessin, de calligraphie ou de peinture, instrument de musique. Ils sont seuls ou en petit groupe, souvent à vélo, toujours en uniforme, ils discutent avec animation. Les enfants japonais sont autonomes, ils vont à l’école et en reviennent par leurs propres moyens quel que soit leur âge. Ils regardent parfois avec curiosité l’étranger que je suis, preuve sans doute qu’ils n’en croisent pas souvent sur leur chemin d’écolier.
J’arrive au petit temple du dragon blanc qui se trouve en haut à gauche du Kenrokuen à la lisière du jardin proprement dit. Son nom est tout simplement sanctuaire de Kanazawa qui se prononce Kanazawa jinja. C’est un temple shintoïste qui avait une grande importance pour le clan Maeda qui a régné sur Kanazawa pendant plusieurs siècles, avant et pendant l’ère Tokugawa. Trois Japonaises s’inclinent et frappent des mains pour saluer la divinité, font un vœu et achètent ensuite ce que je pense être des amulettes en papier qu’elle laissent flotter dans le bassin où on se purifie le visage et les mains. En fonction de la direction prise par le papier sur l’eau elle pousse de grands cris et rient beaucoup.
金澤神社
Kanazawa jinja

Kanazawa se laisse aimer par petites étapes tranquilles, je la retrouve, elle me retrouve et souvent au détour d’un rue l’émotion est la plus forte quand je revois un endroit presque oublié. Je quitte le temple et je vois que le Kenrokuen, le jardin japonais aux six éléments, est encore ouvert. Je vais le caresser des yeux pour la première fois après dix mois d’attente. J’y passerai chaque jour. Là aussi la pluie éloigne les visiteurs et l’heure tardive fait qu’il n’y a quasiment personne. Je trouve une photo à faire, une petite île perdue au milieu de l’étang décoré de quelques fleurs sauvages qui se reflètent dans l’eau. C’est rare, les fleurs ne sont pas un des éléments constituant un jardin japonais. Plus loin un héron immobile s’apprête à pêcher.

Je quitte mon beau jardin que j’ai vu tant de fois pour rejoindre le château majestueux et étincelant reconstruit au début des années 2000. L’intérieur en bois, entièrement chevillé, l’extérieur en pierre, le tout conçu pour résister aux plus forts des tremblements de terre qui secouent à rythme régulier l’archipel nippon. À l’opposé du Kenrokuen par rapport au château il y a une immense étendue de travaux qui durent depuis plus de deux ans. La ville de Kanazawa reconstitue une autre partie du château, mais avant de la bâtir, il faut faire des fouilles, c’est Takashi qui me l’apprendra plus tard.
Je descends et je contourne le Gyokusen inmaru, l’autre jardin japonais qui encadre le château, pour atteindre la Nezumitamon, une des portes reconstituées de la grande enceinte du château. Un pont permet de rejoindre L’Oyama-jinja et son petit étang, ce temple shinto possède un charme certain et attire surtout les Japonais qui viennent y faire un vœux. De l’autre côté du pont je regarde la porte monumentale que mon amie Hisae a éclairée pour la rendre encore plus belle le soir. Elle est architecte créatrice de lumière et la beauté de Kanazawa la nuit est son œuvre.

Le lendemain il pleut toujours et je déambule cette fois du côté de la rivière Asano. C’est un fleuve en fait puisqu’il se jette dans la Mer du Japon quelques kilomètres plus loin mais en japonais on ne fait pas le différence, le kanji reste 川. Sur les deux rives de l’Asano se trouvent deux quartiers de geishas, l’un très fréquenté par les touristes, l’autre beaucoup moins. La raison est simple, dans le deuxième, les maisons historiques, maisons de thé où les geishas exerçaient leur art, n’ont pas été transformées en échoppes. Dans Higashi chaya on vend de tout, des bibelots et des statuettes recouvertes d’or, des glaces saupoudrées d’or, du saké contenant des paillettes d’or, des pâtisseries aux reflets d’or. Dans Higashi chaya tout est or et rappelle que Kanazawa était et est encore en partie la ville de l’or dont le kanji est le premier de son nom. C’est à Kanazawa que l’on produit les feuilles d’or qui servent à décorer les temples.
川
Kawa – rivière, fleuve, cours d’eau.
Le Kazuemachi chaya par contre, sur la rive gauche de l’Asano, est fait de maisons en bois sans vitrines tapageuses ou publicités extérieures. Certaines sont habitées, d’autres sont des Izakayas, des cafés ou des bars où il est très difficile d’être reçu sans être accompagné d’amis japonais et surtout sans parler japonais. Mais dans certaines maisons on peut boire un café ou un thé en dégustant quelques pâtisseries sucrées pour autant qu’on réussisse à trouver un endroit qui dit ce qu’il est. Généralement, il n’y a qu’un nom en japonais sur l’enseigne.

J’aime ce quartier, ses petites ruelles étroites larges comme un parapluie ouvert, j’aime le pont en bois qui enjambe l’Asano pour rejoindre la rive droite que Hisae a illuminé de son art. J’ai souvent l’impression que la plupart des étrangers n’y viennent pas ou ne font que passer en coup de vent parce qu’il n’y a rien à acheter. Il y a seulement à aimer être quelques instants dans un autre temps, l’impermanence a fait sont travail, mais l’illusion est possible, elle encore plus vraie sous le pluie qui trouble la vue et affine le mirage.

Kanazawa ma belle merci d’être ce que tu es. Je t’ai aimée au premier regard, avant même de t’avoir rencontrée, en préparant mon premier voyage il y a déjà longtemps. Tu ne m’as jamais déçu, tu as toujours été là pour moi, tendre, drôle, imprévisible, un peu folle. Tu ne t’es jamais laissée salir par les faquins dont les gestes, les mots et les actes pourraient ternir ton élégance. Tu les ignores.
Ce n’est pas ton or qui me séduit, c’est la lumière et la folie de tes nuits, c’est la langueur de tes jours au soleil dans tes ruelles où l’eau ruisselle dans de multiples canaux, c’est la fraîcheur de ta pluie qui rappelle la rosée d’une fleur, c’est ton histoire qui fait de toi à la fois un plaisir des sens et de l’esprit, ce sont tes jardins qui bercent mes pas et colorent mes yeux. Ton corps me plaît mais plus encore c’est de ton âme dont je suis amoureux.
J’adore ce pays
Mata ne

