Ohayou
22 juin 2025
Partir au hasard, sans réel objectif, permet de découvrir sans subir les obligations des itinéraires déterminés. Parfois cela prend du temps, mais il faut être patient, la récompense est presque toujours quelque part sur le chemin. C’est pourquoi je tente de suivre les voies harmonieuses du Japon, sans me presser, sans tendre avec obstination vers ce qu’il faut absolument voir.
Chercher les temples ne sert à rien, ils sont là, ils attendent, ils ne bougeront pas même si l’impermanence en altèrera forcément la forme et le goût. Les voies harmonieuses ne sont pas désirables, elles sont à suivre sans savoir où elles mènent. Désirer c’est souffrir, ne rien attendre permet au plaisir de voir d’être surpris.





C’est de cette manière que j’ai été surpris au détour de ma promenade, d’une ruelle suivie par hasard, en découvrant un temple au nom aussi curieux qu’aguicheur, le Ninja dera. Dera est le kanji 寺, celui du temple bouddhique, on le voit plus communément écrit et dit お寺, avec le お de marque de respect devant le kanji. On le trouve également dans le vrai nom du temple, 妙立寺, mais cette fois il se prononce « ji » ; le japonais n’est pas simple.
寺
Dera – temple bouddhique.お寺
Otera – temple bouddhique (avec respect).妙立寺
Myōryū-ji – temple de l’élévation subtile.
Ce qui attire l’attention c’est le terme Ninja qui mérite une petite explication linguistique. Il y a deux prononciations des kanjis japonais, l’une purement japonaise, l’autre sino-japonaise – il y a souvent d’autres prononciations mais je vais faire simple. La raison est historique. Les kanjis ont été introduits au Japon par les Chinois au cours du Ve siècle de notre ère, en même temps que le bouddhisme. Les Japonais ont gardé la prononciation de leur langue qui n’était pas écrite (kunyomi) et ils ont également conservé la prononciation chinoise de l’écriture qu’ils ont adoptée (on’yomi) ; le japonais n’est pas simple.
Le mot 忍者 peut donc se lire de deux manières, avant le XXe siècle, Shinobi, de nos jours, Ninja. En fait 忍者 est une contraction élégante de 忍びの物, le terme ancien complet qui signifie « personne qui se cache, qui agit dans l’ombre ». Voilà bien l’idée du Ninja moderne, vêtu de noir, doté de pouvoirs surnaturels, armé d’une manière aussi mystérieuse que mortelle, supérieurement doué dans tous les arts martiaux. C’est le cinéma qui a créé ce personnage qui n’a jamais existé sous cette forme au Japon. Les Shinobis étaient des espions et des mercenaires engagés pour leurs méthodes non-conventionnelles par les Samouraïs qui estimaient que ces méthodes n’étaient pas dignes d’eux.
忍者
Shinobi, Ninja.忍びの物
Shinobi no mono – personne qui se cache.
Alors pourquoi le nom de Ninja dera pour un temple construit au XVIe siècle alors que le mot Ninja n’est devenu populaire au Japon qu’après le deuxième guerre mondiale ? D’abord parce le mythe du Ninja créé par le cinéma est devenu aussi populaire au Japon qu’en Occident, ensuite parce que ce temple est une petite merveille d’ingéniosité destinée à tromper l’ennemi.
Le temple a été construit en 1585 par le clan Maeda qui régnait sur la province de Kaga, aujourd’hui préfecture d’Ishikawa, dont Kanazawa est la ville principale. Il était près du jardin Kenrokuen, c’était à l’origine un simple petit temple de prière. En 1643, il a été déplacé sur la rive gauche de la rivière Sai pour renforcer une quarantaine de temples déplacés par le clan Maeda afin de constituer une ligne de défense spirituelle et matérielle contre le Shogunat du clan Tokugawa.

Une fois le Japon unifié par Tokugawa Ieyasu au début du XVIIe siècle, les guerres ont totalement cessé. Mais le clan Maeda, d’abord ennemi et ensuite allié des Tokugawa, était le plus riche de tous les seigneurs inféodés en dehors du Shogun lui-même, il était donc considéré comme potentiellement le plus dangereux pour le nouveau pouvoir. Les dirigeants successifs du clan Maeda ont eu l’intelligence politique de ne jamais attaquer frontalement le pouvoir shogunal, ce qui leur a permis de conserver leur pouvoir et leur richesse. Ils se méfiaient cependant des Shoguns Tokugawa. Ils avaient donc discrètement constitué cette ligne de défense du château de Kanazawa faite de temples bouddhiques.
Curieuse stratégie ? Pas tant que ça. Pour achever la pacification du Japon, le clan Tokugawa avait interdit la construction de bâtiments militaires et particulièrement de bâtiments de plus de trois étages. Un temple, bâtit solidement, entouré d’un mur d’enceinte tout aussi solide, restait très discret et pouvait constituer en cas de nécessité une très solide base défensive contre un envahisseur. Plus de quarante temples de cette nature, alignés de manière structurée le long de la rivière à intervalle réduit, pouvaient devenir une véritable forteresse très difficile à franchir pour l’ennemi potentiel.

Le Ninja dera est l’apothéose de cette tactique défensive par son élaboration. Il paraît n’avoir que deux niveaux, être petit et inoffensif. En réalité, il est constitué de sept niveaux, de 23 pièces et de 29 escaliers. C’est un bijou d’architecture militaire truffé de pièges de toutes sortes qu’il est possible de visiter sous la conduite excessivement prudente et un peu sévère de guides qui racontent l’histoire uniquement en japonais.
Je retrouve Hisae devant le Ninja dera par une journée ensoleillée d’une étincelante beauté. Il fait chaud mais le vent souffle à Kanazawa à la différence de Tōkyō, lorsque la température dépasse 30° elle reste supportable même si parfois l’humidité peut rendre la chaleur étouffante. Ce n’est pas le cas aujourd’hui.
Il faut réserver pour faire la visite, Hisae qui s’en est chargée. Elle était très surprise que je n’ai pas encore visité le Ninja dera vu le nombre de fois où je suis venu à Kanazawa. Il lui est difficile de comprendre mon côté promeneur au hasard. Au Japon, tout est toujours précisément organisé et prévu, il ne peut être question de hasard pour une visite ou un voyage. La précision n’est d’ailleurs pas qu’une caractéristique de la villégiature, elle l’est aussi du respect des règles.
Au Japon les choses débutent souvent par le règlement de l’endroit où vous vous trouvez. Dès que nous pénétrons dans le Ninja dera, je reçois un document plastifié traduit qui énumère toutes les règles auxquelles il faut se plier à l’intérieur du temple. L’endroit étant truffé de pièges, de chausse-trapes, de fausses portes et de faux escaliers, c’est compréhensible. Mais la même chose m’est déjà arrivé dans un bar à chats à Tōkyō, je crois même que la liste était plus longue.
Nous visitons le temple avec une guide ne donnant les explications qu’en Japonais, on a fourni aux étrangers un manuel très précis traduit en plusieurs langues qui reprend précisément celles-ci. On visite donc en lisant. L’endroit est très exigu, particulièrement pour les hautes tailles, notre guide tient à chaque nouvelle pièce visitée à nous placer minutieusement, les uns assis les autres debout, afin que chacun puisse voir ce qu’elle décrit.
Quarante minutes d’une visite étonnante, la découverte d’une architecture où tout est fait pour éliminer et retarder un ennemi qui vous assaille. L’art de la guérilla élaboré et construit par un esprit diabolique qui cherche à blesser gravement et à démoraliser les ennemis avec une ingéniosité qui fait froid dans le dos. On croit presque entendre les cris de douleur et de terreur, les os brisés, les chutes, les appels à l’aide.
Nous parcourons cette architecture et très vite nous sommes désorientés, nous repassons dans les mêmes pièces par des portes dérobées ou des escaliers cachés. Impossible de savoir la hauteur ou l’endroit où ou sommes. Les plafonds particulièrement bas nous font comprendre que des Samouraïs armés de katana ont très difficiles à en faire usage, tandis que des défenseurs armés de lances, de piques ou d’armes de jet peuvent causer de sérieux dégâts.
Une pièce retient notre attention. Elle est petite et en contrebas d’une autre plus grande, elle a deux particularité. Lorsqu’on y pénètre, que la porte est ensuite fermée, il n’est plus possible d’en sortir seul. D’autre part, elle est constituée de quatre tatamis, ce qui n’est jamais le cas dans une maison au Japon. Le kanji du chiffre 4 ce prononce « shi » comme le kanji de la mort ; le Japon est superstitieux. Cette pièce est effectivement celle de la mort, elle est destinée à permettre à un Samouraï vaincu de pratiquer le 切腹, le suicide rituel aussi appelé 腹切り, littéralement ouvrir le ventre. On remarque que les deux kanjis sont inversés, selon l’ordre le mot est prononcé soit en kunyomi (japonais – hara kiri) soit en on’yomi (chinois ancien – seppuku).
四
Shi – quatre.死
Shi – la mort.切腹
Seppuku – le ventre ouvert.腹切り
Hara kiri – ouvrir le ventre.
Mais tout cela n’est jamais arrivé. Il n’y a pas eu d’attaque du temple, il n’y a pas eu de morts et de blessés. Le clan Maeda a fait preuve d’une grande intelligence politique, le clan du Shogun, les Tokugawa, n’ont jamais éprouvé la nécessité d’attaquer cet ennemi potentiel. La paix a duré plus de deux cents ans. Lorsque le dernier Shogun Tokugawa est tombé au milieu du XIXe siècle, le clan Maeda s’est soumis à l’Empereur victorieux, il a fait preuve une fois encore d’intelligence et de sagesse politique.
Durant tout ce temps, les Maeda ont eu à cœur de montrer leur pouvoir autrement que par les armes, ils se sont consacrés à financer l’art et l’artisanat local, les jardins et les bâtiments de grande beauté, la calligraphie et la musique. Le temps des guerres était fini et une autre ère s’ouvrait au Japon, celle appelée Edo, l’ancien nom de Tōkyō. Kanazawa reste encore un de ses plus beaux joyaux.
Le Ninja dera nous a mis en appétit de temples Hisae et moi, nous partons à la recherche de quelques autres dans ce qui s’appelle la Teramachi, la ville ou quartier des temples. Il n’y a quasiment personne dans les rues, le temps est magnifique et nous déambulons harmonieusement parmi ces temples autour desquels des bâtisses modernes ont été construites. Une école maternelle a transformé le jardin d’un temple en terrain de jeu pour enfant où trône Anpanman, avec son gros nez rouge et ses joues orange, le plus populaire des personnages d’Anime chez les petits japonais.

Nous allons vers le château, la journée a été chaude et il est temps d’aller boire une bière craft au DiveFuta’s près du musée du XXIe siècle. Nous quittons les temples en empruntant une toute petite rue très étroite, elle aboutit à un escalier, il descend vers la rivière Sai et le pont Sakura. Ce sont sans doute ces ruelles que j’aime le plus au Japon, elles me rappellent des films et permettent d’être quelques instants à l’abri du bruit et de la fureur.
Hisae me dit aimer ces ruelles autant que moi. En descendant l’escalier, vers la rivière, elle se met à inspecter le bord de celui-ci et me montre son travail, l’éclairage qu’elle y a installé, recouvert de feuilles mortes et empêchant la lumière de se diffuser correctement. Elle se met à déblayer, mais il y a au moins cinquante marches, il lui faudrait des heures pour effectuer ce travail à mains nues. Je lui dis de prendre une photo et de faire la remarque aux autorités de la ville avec lesquelles elle travaille.
En traversant la rivière Sai je repense au jardin Kenrokuen que j’ai parcouru la veille. Il était presque vide et la lumière de fin d’après-midi, un peu plus jaune, un peu plus chaude, lui donnait une langueur particulière qui m’a fait rester jusqu’à l’annonce de la fermeture des portes.



C’était une dernière visite du Kenrokuen, une dernière visite des temples avant quelques semaines. Demain, je prends seul la route du nord, la route d’Hokkaidō, je vais retrouver mes amis d’Otaru qui sont un peu jaloux de mon amour pour Kanazawa. Je quitte celle que j’aime, c’est aussi la nature de l’impermanence, pour retrouver ceux qui m’ont si gentiment accueilli et adopté dans le nord il y a quelques années. Il nous reste à profiter du soir et de la nuit qui sont toujours un peu folles à Kanazawa. L’air est doux et tendre, le saké est frais et joyeux. Dans la ville, les lumières d’Hisae soulignent sa beauté.
J’adore ce pays
Mata ne

