Ohayou
29 juin 2025
Les nuits sont calmes à Otaru, très peu d’endroits restent ouverts après minuit à l’exception de bars de nuit et de karaokés, mais il faut être local pour connaître, les portes ne s’ouvrent pas facilement. Comme dans cette izakaya à ramen qui reste ouverte après minuit où j’essaye vainement de me faire accepter, mais c’est peine perdue, on ne veut pas de moi, officiellement c’est toujours plein.
La journée c’est différent, mais il faut connaître les horaires et les lieux, ça ne s’improvise pas et le grand réseau de l’information n’est pas toujours très fiable à cet égard. De plus certains endroits varient leurs horaires, voire leurs jours d’ouverture. Heureusement, il y a des valeurs sûres où on est toujours le bienvenu que l’on soit Japonais ou non.
La Otaru Tap Room est l’endroit idéal pour se désaltérer en fin d’après-midi après une longue marche. C’est un bar à bière craft, un vrai, qui propose des bières japonaises à la pression. Les micro-brasseries et les brasseries plus importantes se sont multipliées au Japon depuis 1994, lorsque le gouvernement a réformé la loi fiscale les concernant, facilitant leur développement. On compte aujourd’hui plus de 700 brasseries au Japon, dont plus de 200 micro-brasseries, leur nombre augmente en permanence. Quand on se met à faire quelque chose au Japon, on le fait bien, voire mieux qu’ailleurs, la bière ne fait pas exception.
Historiquement, c’est à Hokkaidō que la première grande brasserie voit le jour. En 1876, le gouvernement japonais établit la brasserie Sapporo à Hokkaidō, elle est dirigée par Seibei Nakagawa formé en Allemagne. La célèbre bière à l’étoile rouge marque le début de l’essor de la bière japonaise, elle est bientôt suivie par Asahi, Kirin, Suntory et Yebisu. C’est un autre exemple de la volonté des autorités du Japon de faire d’Hokkaidō une vitrine moderne à l’intention des Occidentaux. Ils sont désormais les bienvenus à la fin du XIXe siècle après près de 300 ans d’isolement.
Mais l’endroit que j’affectionne avant tout à Otaru reste la Ruelle aux Briques où je savoure chaque soir les plats que me prépare Makki dans son izakaya, La Direction Chanceuse. C’est une cuisine savoureuse, locale, faite des secrets de celle qui la crée. Chaque jour, j’ai droit à quelque chose d’original qu’elle ne fait que pour moi. Parfois les clients sont jaloux et me regardent avec une certaine sévérité feinte. La Ruelle aux Briques est un havre de paix où seul compte le plaisir d’être là, de boire, de manger, de rire.





Dans la Ruelle aux Briques les gens passent, s’arrêtent parfois, posent une question, continuent leur chemin ou s’installent, un rituel quotidien. Il s’accorde harmonieusement avec le va-et-vient des habitués qui passent, s’arrêtent toujours, échangent quelques mots d’amitié, continuent leur chemin ou s’installent. J’en suis le témoin privilégié, parfois amusé, parfois ému, toujours heureux, c’est ce qui me manque le plus lorsque je suis ailleurs. Je suis l’impermanent de la Ruelle aux Briques et je voudrais que cela dure toujours. J’apprécie le paradoxe.
Il a des intrus qui passent dans la Ruelle aux Briques, un monde parfait serait ennuyeux, mais ils ne posent pas de question, ne disent pas de mots gentils, ils continuent leur chemin et ils ne s’installent pas. Comme cette Chinoise qui sans gêne aucune se penche au-dessus de l’épaule de mon voisin pour voir et renifler ce qu’il mange. Elle parle fort à l’homme qui l’accompagne, décrivant la nourriture qu’elle voit comme elle décrirait un aliment dans un supermarché. Pas de bonjour, pas un regard pour l’endroit, aucun respect, écœurante banalité de la grossièreté.
Les intrus ne sont pas les bienvenus et personne ne les accepte ou les reçoit dans la Ruelle aux Briques. Ils glissent sur l’indifférence de chacun, sur celle de mon voisin à l’épaule envahie, sur celle de Makki qui les ignore, sur la mienne qui refuse la colère. Un intrus ne se décrit pas, ne se définit pas, il se reconnaît à l’attitude, au son de la voix, aux gestes, aux regards. Sa nature même en fait un intrus, il n’est jamais le bienvenu, il ne fait que passer sans laisser d’autre trace que celle de son intrusion.
Peu à peu la Ruelle aux Briques se calme, la soirée avance en douceur au son de la musique de Makki qu’elle propose sans l’imposer. Elle adore la musique anglo-saxonne, Elton John, Police, Clapton, JJ Cale, les Stones. Chaque chanson résonne comme une madeleine nostalgique, pour elle, pour moi, dans des circonstances complètement différentes, on la partage avec des yeux un peu vagues qui rouleraient de l’écume. Il y a dans chaque musique que l’on connait une trace qui nous appartient, bonne ou mauvaise, elle fait partie de nous. Les mélodies, les voix, nous parlent, elles susurrent des émotions qui vont de la tendresse à la tristesse, elles passent parfois par la joie. Alors on fredonne, on pianote, on tapote, on s’improvise musicien ou chanteur dans la Ruelle aux Briques presque déserte.

Il est temps de partir, pas loin, à cinq mètres, pour boire un dernier verre debout dans le bar de M. Arasawa. Makki doit fermer son izakaya, nettoyer, ranger, préparer le lendemain. Elle est là depuis des heures, debout derrière son comptoir, son dos la fait souffrir, souvenir douloureux du hockey sur glace. Elle me rejoindra plus tard, pour un dernier prosecco rapide avant de rentrer dormir.
Le véritable nom du bar de M. Arasawa est CD Art dining, mais tout le monde l’appelle le Buona sera. Parce qu’aucun Japonais ne parvient à prononcer un nom occidental aussi retors et parce que l’accueil dans le bar est fait en italien. M. Arasawa est un amoureux de l’Italie, il l’a visitée en son temps, il en a gardé un souvenir impérissable. Tout dans ce lieu l’indique, le vin, la nourriture, le drapeau italien ; il ne manque que la chanson de Louis Prima mais curieusement la musique est japonaise.

Le bar donne sur la grande galerie et là se trouve adossé à la paroi un piano public qui peut être déplacé lorsqu’un concert s’improvise. Les gens s’arrêtent et jouent avec des niveaux parfois surprenants. Comme ces deux Japonais qui, lors de mon premier séjour à Otaru, ont joué et chanté Nessun dormo (que personne ne dorme), extrait de l’opéra inachevé de Giacomo Puccini, Turandot. Cet air, rendu célèbre par l’interprétation de Luciano Pavarotti, résonnait comme de la magie dans la galerie vide à deux heures du matin. Un instant de pure beauté.
L’intérieur du bar est tout en longueur, on peut y tenir à dix en poussant bien. Lorsque ce nombre est dépassé les clients s’installent dans la Ruelle aux Briques laissant un étroit passage parfois sinueux. Si l’on mesure plus d’un mètre quatre-vingts, il faut être très vigilant, les bosses ne sont pas rares lors d’une première soirée avec des poutres aussi basses. C’est un bar debout, on s’accoude, ce qui rend la conversation plus facile, on ne reste jamais longtemps seul au Buona sera, l’étroitesse du lieu génère les rencontres et les discussions, elle en fait le charme.

M. Arasawa engage des serveuses et des serveurs. Locaux, étudiants et voyageurs étrangers travaillent à tour de rôle. Ils lui viennent en aide, gagnent de quoi vivre un peu mieux. Ceux qui ne sont pas Japonais profitent de l’occasion pour perfectionner la connaissance de la langue ou tout simplement l’apprendre. Ce sont souvent des étudiants de l’Université de Commerce d’Otaru qui est réputée et attire de nombreux étudiants européens qui viennent y faire un master ; les cours sont en anglais pour celui-ci.
Cette année, pas d’étudiant pour m’accueillir, mais une jeune Marseillaise qui s’est arrêtée dans le nord au cours du voyage d’un an qu’elle fait au Japon. Diplômée en neurosciences elle ne trouvait pas de boulot alors elle est partie vivre son rêve, découvrir le Japon qu’elle voulait voir depuis toujours. M. Arasawa me la présente comme il le fait toujours, insiste sur sa nationalité, mais sans nous consulter nous nous mettons elle et moi à parler japonais. Nous évitons ainsi le piège de notre propre langue qui briserait le contact avec les autres. Nous ne parlons pas bien japonais mais cela nous permet à la fois d’apprendre et de montrer notre intérêt pour la langue de ce pays que nous aimons tous les deux.


Le Buona sera est un endroit de passage et de rencontres, il porte bien le nom que les habitués d’Otaru lui ont donné. Sur les murs, sur le plafond, sur les poutres, partout, il y a de petits bristols format carte de visite punaisés dans une belle anarchie sympathique. Est imprimé sur le papier un titre japonais en gras : したっけまたね切符, « Ticket d’au revoir à bientôt ».
したっけ
Shitakke – au revoir (dialecte d’Hokkaidō).またね
Mata ne – à bientôt.切符
Kippu – billet, ticket (train, spectacle).
Sur chacun de ces tickets punaisés un peu partout, des noms, des dates, des pays, des villes, parfois un petit dessin ou un commentaire amical. Lorsque l’on quitte le Buona sera de M. Arasawa ce n’est jamais définitif, on reçoit alors son Ticket d’au revoir à bientôt. Le mien est quelque part, peu importe où.
J’adore ce pays
Mata ne

