Ohayō
14 août 2025

Depuis la fenêtre du train, la vue est spectaculaire. Je quitte Honshū pour rejoindre Shikoku en traversant la mer de Seto sur une immense succession de onze ponts. Ils reposent sur différentes îles. L’ensemble de l’ouvrage s’appelle 瀬戸大橋 ; il a été achevé en 1988, dix ans après le début des travaux. C’est le plus grand pont à deux niveaux du monde, voie routière et voie ferrée superposées. Il est un des symboles majeurs du Japon moderne.

瀬戸大橋
Seto Ō-hashi — grand pont de Seto.

Hideyuki KAMON / CC BY-SA 2.0 via Wikimedia Commons

Shikoku est souvent décrite comme la région la moins développée du Japon ; ce n’est pas un constat méprisant de la part des Japonais. C’est plutôt dire de cette île qu’elle a conservé une part authentique qui fait un peu défaut au reste du Japon moderne, une terre où la ruralité est encore très présente. Ce décalage dans le temps se manifeste souvent par une sympathie naturelle à l’égard des visiteurs. Une douce et simple curiosité pour ceux qui font la traversée et s’intéressent à cette terre un peu sauvage, un peu rugueuse parfois, mais toujours attachante. Elle dégage une tendresse particulière ; elle se découvre petit à petit, au rythme des pas.

Je rejoins Hisae à Takamatsu, la capitale de Kagawa, une des quatre préfectures de Shikoku dont le nom signifie « quatre pays ». Elle me propose de découvrir le 栗林公園, un des plus beaux jardins du Japon. À l’entrée de celui-ci, un homme plutôt âgé vient parler gentiment à Hisae ; elle l’écoute attentivement. Il est volubile et parle avec enthousiasme du jardin en parcourant de la main le plan posé sur de grands panneaux de bois. Il sort tranquillement de son sac un gilet d’un jaune assez voyant et le passe tout en continuant à parler. C’est un guide bénévole : il propose gratuitement ses services aux visiteurs, les fait profiter de ses connaissances, décrit les arbres, les fleurs, les pierres, les chutes d’eau, les maisons de thé, tous les éléments remarquables. Il va nous accompagner pendant plus de deux heures.

栗林公園
Ritsurin kōen — jardin public Ritsurin.

Le jardin s’étend sur 75 hectares ; il est adossé au mont Shiun, magnifique toile de fond naturelle. La partie sud est la plus ancienne ; elle est de style Edo et a été initiée en 1625 par le daimyō Ikoma Takatoshi. Elle servira ensuite de résidence pendant plus de deux cents ans au clan Matsudaira, auquel Takamatsu avait été offert par le shōgun Tokugawa ; logique, il s’agit du même clan. Lorsque le shogunat Tokugawa est renversé en 1868, le jardin est attribué au gouvernement Meiji, qui le rend accessible au public en 1875. Toute la partie nord du jardin date de l’ère Meiji, elle a été élaborée selon des critères proches d’un jardin botanique occidental. Depuis 1953, le Ritsurin kōen a reçu le titre de 特別名勝.

特別名勝
Tokubetsu Meishō — site pittoresque d’exception.

La spécificité du Ritsurin, ce qui fait sa beauté et attire les Japonais, ce sont les pins. Il y en a plus de 1 400, beaucoup sont centenaires et un bon millier d’entre eux sont taillés régulièrement à la main, parfois orientés pour se développer d’une certaine manière. Une technique traditionnelle de taille dans les jardins japonais. Les 松 sont, dans la tradition japonaise, le symbole de la force chez les samouraïs. Ils sont présents dans les jardins de toutes les maisons de samouraïs qui sont encore conservées et très souvent dans les jardins d’habitations privées plus modernes. Le pin le plus célèbre du parc est le 根上り五葉松 : à l’origine un bonsaï offert au seigneur local, il a été replanté en pleine terre vers 1830 ; depuis, il se développe librement. Ce pin a plusieurs centaines d’années, il est d’une beauté saisissante. Son immensité d’aujourd’hui conserve la forme du bonsaï qu’il a été autrefois.


Matsu — pin.

根上り五葉松
Neagari Goyōmatsu — pin à cinq aiguilles aux racines aériennes.

© Philippe Daman

Trois espèces de pins sont présentes dans le parc : le 黒松 (kuromatsu), le 赤松 (akamatsu) et le 五葉松 (goyōmatsu). Certains sont taillés en forme de grue ou de tortue ; d’autres ont fusionné en un même tronc ; d’autres encore forment des galeries étranges façonnées par les jardiniers. Dans un jardin japonais, la main de l’homme est partout, mais elle ne doit pas se voir, cela le différencie radicalement des jardins occidentaux. La beauté de la nature est sublimée par les jardiniers, ils se retirent, se cachent, n’existent pas pour simplement laisser l’asymétrie symétrique du vivant s’exprimer. Le jardinier se fait révélateur plutôt que créateur, il n’invente pas, il connaît les techniques, la coupe, la taille, l’orientation, et permet à l’art d’être.

黒松
Kuromatsu — pin noir du Japon.

赤松
Akamatsu — pin rouge du Japon.

五葉松
Goyōmatsu — pin blanc à cinq aiguilles.

Côté nord, il y a des tapis de nénuphars. Ils ondoient sur l’eau, poussés par le vent, encore ouverts parfois lorsque le soleil est haut. Il y a des forêts de lotus émergeant de la vase. Ils étalent leurs feuilles circulaires majestueuses et permettent à quelques fleurs d’émerger en été. Symbole de l’éveil bouddhique, la fleur de lotus naît d’une eau noire et poisseuse, se développe dans une canopée homogène, émerge et éclot dans toute sa beauté, sous le soleil exactement. Une fois éveillée, ses longues pétales se laissent caresser par le vent taquin, initiant une danse des voiles. Le cœur se cache et se dévoile au rythme du souffle chaud, il s’amuse, il vit, moi aussi.

Autour des six étangs qui ponctuent le parc de reflets mouvants, treize collines artificielles ont été créées, elles donnent des points de vue changeants. L’une d’elles, appelée Mont Fuji, offre la vue considérée comme la plus belle. Elle surplombe l’étang sur lequel naviguent des barques de l’époque Edo. Dirigées par un batelier au chapeau de paille pointu, elles voguent doucement, suivies par des koïs multicolores. Ils espèrent quelque pitance sur laquelle ils se jettent avec une voracité tumultueuse lorsqu’un passager les envoie d’un geste un peu las. La nourriture pour koï est vendue à des prix dérisoires, elle est la seule autorisée. Les pellets sont constitués d’ingrédients rigoureusement étudiés pour le bien-être des poissons, algues, vitamines, céréales, soja, minéraux. On ne plaisante pas avec le régime des futurs dragons !

© Philippe Daman

Du haut de la colline Mont Fuji, je vois le pont joliment arqué. Complété par son reflet symétrique, il est comme un œil aux cils soulignés de noir. Il est presque possible de deviner la tête et le corps d’un dragon fait de pins, savamment intégré dans le décor à l’aide d’un camouflage sophistiqué. Il attend son heure dans un parfait mimétisme avec la nature. L’étang est fait de ses larmes et abrite ses frères et sœurs koïs. Ils n’ont pas encore réussi à atteindre son statut, cela le rend un peu triste. Dans sa solitude, il sait l’effort nécessaire pour que des dieux admiratifs offrent un tel pouvoir. La terre devant lui est sa mâchoire impressionnante, elle se perd sous les arbres. Les collines au loin forment son corps serpentin, enroulé en posture de sommeil. Une de ses pattes est devant moi, faite de pins égaux posés sur le sol, on distingue nettement les trois doigts sur la gauche. La nuit, l’œil disparaît, se ferme, le corps tranquille respire doucement comme un vent du soir. Les cigales se taisent, les koïs flottent entre deux eaux. Le dragon dort, la nuit est belle.

掬月亭 est un pavillon de thé d’une grande beauté. Son origine remonte à 1640 ; il est situé au bord de l’étang sud, à l’opposé de la colline Mont Fuji. Même s’il n’est plus aussi vaste aujourd’hui, sa position à fleur d’eau en fait un endroit remarquable. Ouvert sur l’étang, je bois le thé matcha en suspension tandis qu’un cormoran fait sécher ses ailes, une barque nonchalante glisse lentement. Son immobilité est potentielle, elle s’accorde au lent froissement du vent sur l’eau. Il pose un drap bleu indigo sur la peau du dragon qui parfois semble frémir, chatouillé par la minuscule écume s’écoulant le long du fond plat. Ou peut‑être est‑ce la longue perche plongeant lentement dans l’eau qui vient agacer doucement la peau rugueuse entre les côtes. Ne plus jamais partir devient une option, sans fondement sans doute, mais un rêve n’a pas de limite de temps.

掬月亭
Kigetsu‑tei — maison de thé où l’on ramasse la lune.

Lorsque le soleil descend lentement derrière les collines, la maison de thé se ferme comme une fleur pour la nuit. Ses pétales sont 128 panneaux de bois, dissimulés quelque part durant la journée. Ils sont poussés dans des rails en bois par des femmes aux kimonos somptueux. C’est un spectacle fait de glissements, ceux des bois qui se frottent, ceux des tabis blancs qui patinent sur le sol, ceux des étoffes qui se froissent, s’ouvrent et se ferment. À tous les angles de la maison dont le plan est complexe, d’ingénieux pivots de bois permettent aux panneaux de tourner à angle droit. La maison se vêt d’écailles, s’assombrit, s’enveloppe d’un nouveau mystère. Fait‑elle partie du dragon ?

Je suis retourné au Ritsurin trois jours plus tard, le matin, pour profiter d’une lumière différente, d’un autre langage de la nature sous un soleil à la chaleur sèche. J’ai pris le temps de regarder seul, longtemps, avec le souvenir d’Hisae me traduisant les explications de notre guide bénévole. J’ai retrouvé les mêmes endroits, mais je n’ai pas fait le même parcours, rompant avec la route à suivre, la route suggérée, elle est tellement appréciée au Japon. Partout, dans les jardins, les musées, les maisons à visiter, de petits panneaux de bois, de carton ou même de pierre, décorés de flèches élégantes, indiquent la voie à suivre. Est-elle harmonieuse ? D’une certaine manière, puisqu’elle est suivie par la grande majorité des visiteurs.

Il y a tant de chemins, de parcours possibles au Ritsurin qu’il n’est pas bien difficile d’en trouver un de traverse et de rebrousser celui‑ci pour changer de perspective. Je découvre une autre maison de thé qui va faire mon bonheur, 日暮亭. Elle porte bien son nom, il suggère que l’endroit est tellement agréable qu’on peut y rester du lever du jour au crépuscule. Un thé matcha s’impose, celui de la matinée, servi chaud ou froid selon le goût. L’endroit est très différent de la maison aux 128 panneaux. Ici, rien n’est somptueux, tout est délicatesse et discrétion, en contraste constant avec la luxuriance verte du petit jardin. Un puits apparaît peu à peu au milieu des bosquets lorsque l’œil s’attarde. Il faut attendre pour voir ; lentement, la simplicité de toute chose prend de l’ampleur et devient un objet d’attention, d’interrogation parfois. La symétrie asymétrique est là, elle est partout. Le bol, le thé, une fenêtre, le cadrage d’un espace entre maison et jardin, les branches un peu folles entourant le puits. Le temps s’est arrêté. Je comprends, c’est le cœur du dragon. Très lentement il bat son rythme et propulse le sang vert de la vie.

日暮亭
Higurashi‑tei — pavillon où l’on passe la journée.

Le thé matcha a des propriétés apaisantes, mais il donne aussi de l’énergie. Ce thé, moulu très finement, à la différence des autres, est consommé entièrement, il est donc beaucoup plus riche. Le cœur du dragon m’a reposé et m’a redonné de l’énergie ; je reprends ma marche au milieu des asymétries symétriques. Je la poursuis toute la journée, le jardin me garde, le dragon me séduit, partout j’en vois la trace. L’écorce des arbres, des pins, semble des écailles ; les rochers, des dents ou des griffes ; l’eau, sa respiration ; le vent, la manifestation de ses rêves. Partout coule son sang vert fait de plantes et d’eau.

À nouveau, le soleil descend, il est temps de partir, de quitter l’univers vert. Le jardin se ferme tranquillement à l’image de ses nénuphars, les cigales vibrent intensément. L’heure de se retrouver seul avec le dragon est venue. Des milliers d’entre elles vont encore émerger du sol cette nuit, de sa peau, où elles sont restées six années à l’état de larve. Le souffle chaud du dragon leur permet de se développer, de sécher les ailes à peine écloses. Demain, les nouvelles cigales vibreront intensément, célébrant ainsi leur dernier cycle de vie, celui de la reproduction, il ne durera qu’une semaine.

J’ai soif et j’aperçois une cabane où l’on boit. Trois hommes d’un certain âge sont autour d’une table garnie généreusement de grandes bouteilles de bière. Je m’assois près d’eux et en commande une. Ils me parlent. Nous trinquons, nous rions, nous parlons de la beauté du jardin. Ils viennent de Kōchi, dans le sud de Shikoku, où je serai dans quelques jours. Ce sont trois guides bénévoles ; ils se désaltèrent et sont heureux de parler à un étranger. Ils sont amoureux d’un jardin et partagent ce bonheur avec moi.

J’adore ce pays.
Mata ne.

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