
Pour voir le Japon, simplement le Japon, tel qu’il est au XXIe siècle, avec ses qualités, ses défauts, ses cultures tellement différentes, ses habitants aux multiples facettes, ses régions qui n’ont rien à voir les unes avec les autres, il faut se perdre au Japon et il faut obligatoirement se perdre seul. Je suis un peu désolé d’écrire ça parce qu’il y a parmi ceux qui lisent ces lignes des personnes qui ont été ou qui vont aller au Japon en couple, en famille, avec de amis et ce que j’écris les déçois certainement. Je leur demande de m’en excuser et je vais développer mon point de vue sur la question, mieux expliquer ce que je veux dire.
Je n’ai absolument pas la prétention de croire que je sais mieux que quiconque ce qu’est le Japon d’aujourd’hui. Il va sans dire que les écrivains brillants qui ont écrit sur le Japon, les non-japonais qui vivent au Japon et bon nombre de voyageurs qui ont apprivoisé ce pays sont de bien plus fins connaisseurs du Japon que moi. Il n’en demeure pas moins que depuis 2018 j’ai passé beaucoup de temps au Japon et j’ai toujours voyagé seul.
A part la France, il n’y a pas d’autre pays où j’ai voyagé si souvent et si longtemps et surtout où j’ai voyagé seul sans jamais l’être vraiment. A vrai dire, j’ai bien plus souvent été vraiment seul dans mon propre pays tant je ne m’y suis jamais senti à ma place. Le Japon est une forme de thérapie, d’éloge de la fuite pour citer Henri Laborit, que je voudrais pouvoir rendre un jour définitive.
Le fait d’avoir voyagé seul depuis le début m’a permis de rentrer en contact avec ce pays de manière tout à fait particulière. Sans oublier ce sentiment étonnant et mystérieux qui m’a saisi dès mon arrivée à Tokyo, le sentiment de revenir chez moi après une très longue absence. Ce que mes amis Japonais appellent le souvenir caché d’une vie antérieure au Japon.
Au Japon je voyage seul mais je ne me sens jamais seul et c’est vrai depuis le premier jour, le 29 mai 2018, jour de ma seconde naissance dans la même vie. Ce jour-là tout a changé, j’ai changé, j’ai découvert une voie que je n’avais jamais cherchée avant de la trouver au Japon. J’aime le hasard, il est au cœur des brèves rencontres japonaises que j’aime tant, mais je ne peux pas me résoudre à penser que je suis venu au Japon par hasard. Je ne suis pas venu au Japon, je suis revenu au Japon, un pays qui m’a appelé de sa petite voix timide pendant des années sans que je l’entende vraiment et qui m’a dit お帰り久しぶり lorsque je suis arrivé.
お帰り久しぶり
Okaeri hisashiburi – bienvenue à la maison, ça fait longtemps.

Dès le premier jour j’ai compris que voyager seul au Japon est la meilleure manière de se rapprocher des gens qui y vivent, de poser un peu le pied sur « la planète habitée la plus proche de la terre » comme le journaliste français Robert Guillain définissait si joliment le Japon. A défaut, il est quasiment impossible de voir le Japon et les Japonais autrement qu’à travers une vitre déformante, souvent faite par les Japonais eux-mêmes d’ailleurs, parce qu’il est extrêmement difficile de ne pas être pris pour un touriste.
A la table derrière moi, dans le bar à bières où j’écris, il y a deux Américains qui discutent en anglais. Ce ne sont pas des touristes, ils travaillent au Japon et parlent très bien le Japonais lorsqu’ils s’adressent au serveur. J’entends le plus jeune dire à son collège nettement plus âgé : « j’adore ce pays et je ne supporte plus de retourner aux États-Unis, mais ça fait 20 ans que je vis ici et je n’arrive toujours pas à comprendre qui sont vraiment les Japonais ».
Sa réflexion m’interpelle et je lui donne raison, je le sais, il est quasiment impossible pour un Occidental de comprendre ce qu’être Japonais veut dire parce que la structure sociale, l’éducation, la culture même sont basés sur des éléments totalement différents des sociétés occidentales judéo-chrétiennes. Je n’ai jamais lu un livre concernant le Japon qui ne le souligne pas d’une manière ou d’une autre et c’est la première chose qu’il faut savoir sur le Japon. Sans accepter ce prémisse, les relations avec les Japonaises et les Japonais sont très compliquées, voire impossibles, et même en le sachant, en l’acceptant, comme j’essaye de le faire, la plupart des relations d’amitié, d’amour ou autres restent par bien des aspects mystérieuses.
L’homme est certes un animal social, mais sur cette planète proche de la terre qu’est le Japon, la société est faite de solitaires qui vivent ensemble. Une amie qui vit au Japon m’a dit : « les Japonais sont les gens les plus seuls au monde ». Des solitaires qui vivent dans une société où l’individu n’est pas grand-chose, sinon rien, dans une structure sociale où la place de chacun est d’une très grande précision et est le produit de l’éducation japonaise depuis le plus jeune âge. Les Occidentaux ont bien du mal à comprendre cela alors que toute leur éducation est basée aujourd’hui sur la notion de liberté individuelle.
Je ne détiens aucune vérité et il est parfaitement légitime de ne pas être d’accord avec ce que j’avance mais c’est un sentiment très fort que je ressens quand je suis au Japon, un paradoxe puissant qui veut que dans ce pays de solitaires je ne suis jamais seul. Peut-être que je mens, que j’invente tout cela, que ce texte est une fiction issue de mon cerveau dérangé, peut-être que je n’existe pas, peut-être que vous rêvez que j’existe, peut-être qu’il n’y a jamais eu de Japon.
Peu importe que cette chronique soit une fiction ou une réalité, peu importe qu’elle soit écrite et lue ou simplement rêvée. L’important c’est que comme en physique quantique où le monde n’existe que lorsque la mesure est faite, le Japon existe pour moi lorsque j’écris et pour vous lorsque vous lisez.

Vous lisez l’histoire du solitaire qui a découvert le pays des solitaires où il fait des rencontres tous les jours et ce n’est pas un paradoxe. Les solitaires sont faits pour se rencontrer mais pas pour vivre ensemble ; souvent, ce sont des rencontre d’un jour ou d’un soir sans espoir de lendemain. Celui qui est paradoxal dans l’histoire c’est moi et c’est logique puisque c’est moi qui écris l’histoire. Je suis paradoxal parce que je reviens aux mêmes endroits au Japon pour tenter de voir les mêmes gens tout en découvrant d’autres solitaire tous les jours. Cela interpelle les Japonais.
La majorité des Japonais que j’ai rencontré et avec lesquels j’ai passé de bons moments je ne les ai jamais revus même si nous restons souvent en contact par messages. Les rencontres sont par nature éphémères parce que les Japonais sont des solitaires et je me suis habitué, j’aime ça, je suis comme eux.
Lorsque je rencontre quelqu’un au Japon, je sais que le plus probable est qu’on ne se reverra jamais, c’est la nature des rencontres de voyage et c’est encore plus vrai dans ce pays. Il ne faut pas en prendre ombrage, le Japon est le pays de l’éphémère et cela me convient même si je ne suis pas capable de comprendre réellement ce que cela représente pour les Japonais. De mon point de vue, la solitude est une forme de liberté.
Bien entendu, lorsqu’on voyage au Japon en couple, en famille, entre amis, il est très difficile de faire ces brèves rencontres à moins de laisser l’autre, les autres pour devenir un solitaire au moins quelques heures. Mais très peu font cela parce que la barrière de la langue, de la culture, de ce qu’est le Japon en tant qu’entité unique au monde est trop grande, trop infranchissable. Pour vivre cela il faut être seul et accepter de l’être. Les solitaires parlent aux solitaires, c’est une règle non écrite qui se vérifie en voyage.
En revanche, c’est mon ami Takashi qui me l’a appris et qui me pousse en permanence à le faire, il ne faut jamais hésiter à poser une question à des Japonais, même en anglais. Il faut toujours garder à l’esprit qu’on est dans le pays où les gens sont gentils, polis, serviables, toujours disposés à aider. Si vous posez une question, ils feront tout pour vous aider, si vous leur parler ils seront ravis. Il ne faut pas s’arrêter aux visages qui peuvent paraître fermés, c’est de la timidité, souriez, le Japon s’ouvrira à vous.
Moi qui avais le sourire tellement difficile depuis tellement longtemps, je souris tout le temps au Japon. Parce que je suis bien, je suis heureux, mais aussi parce que c’est la clé de toutes les rencontres, brèves ou moins brèves. Voilà pourquoi il faut voyager seul au Japon, être un solitaire, pour pouvoir faire des rencontre et découvrir un Japon que bien des touristes ne peuvent découvrir, un Japon en dehors des stéréotypes.

