Le trajet de Kanazawa à Gifu, au pied des Alpes japonaises, passe par une escale à Tsuruga le terminus du Shinkansen en provenance de Tōkyō. C’est un peu la course pour le transit, huit minutes à peine pour atteindre le quai du Shirasagi Limited express. La foule est dense et se presse pour ne pas rater ce train qui relie Tsuruga à Nagoya.

Le trajet longe le lac Biwa mais il faut attendre avant de le voir apparaître à l’approche de Maibara où le train semble faire demi-tour pour mieux rentrer au cœur des montagnes. C’est le plus grand lac d’eau douce du Japon, il s’étale sur plus de 670 km². À l’opposé de Maibara, de l’autre côte du lac Biwa, Kyōto la belle qu’il faut désormais éviter. Entre burgers et pizzas les hordes la sillonnent chassant de vains portraits d’eux-mêmes. Je n’y suis plus retourné depuis l’automne 2022, je pense avec tristesse à ce petit temple zen que j’aime tant.

Gifu est l’inverse de Kyōto, elle n’attire quasiment pas les étrangers ; par contre, elle est une référence historique pour les Japonais. La ville est liée à l’un des personnages les plus populaires de l’histoire japonaise, Oda Nobunaga, premier grand unificateur du Japon. Lorsqu’il s’empare du château de Gifu en 1567, celui-ci s’appelle encore Inabayama et appartient au clan Saitō. C’est un point stratégique au cœur des montagnes entre Kyōto et l’Est du Japon.

En choisissant le nom de Gifu pour son château, son nouveau quartier général, Nobunaga écoute les érudits qui le conseillent et pose un acte politique majeur. Le premier kanji du nom, , fait référence à la dynastie chinoise Zhou considérée comme un modèle de pouvoir à l’époque. Le deuxième kanji, , évoque la ville natale de Confucius. Nobunaga affirme ainsi sa volonté de créer un nouveau Japon, un Japon uni. Il fait inscrire sur son sceau une devise devenue célèbre : 天下布武 (Tenka Fubu). Elle peut se traduire par : « Répandre la puissance militaire sous le ciel » ; ou de manière plus imagée : « Unifier le Japon par les armes ».

Je ne suis pas historien, je suis étudiant voyageur, mais j’aime les contextes et ils me nourrissent. Pourtant, ce n’est pas le célèbre samouraï qui m’a attiré à Gifu, mais un prédateur d’une toute autre nature, le cormoran, terreur des ayus, pêcheur hors pair d’une tradition qui se perpétue sur la rivière Nagara, le 鵜飼. La famille impériale japonaise elle-même possède ses propres barques pour cette pêche peu commune.

鵜飼
Ukai – pêche au cormoran.


U – cormoran.


Kai – élever, utiliser, diriger .

Gifu est une petite ville en dehors des chemins touristiques et ça se remarque très vite. Dans les rues, les Japonais vous sourient, vous disent bonjour, parfois ils vous parlent. Au feu rouge, un cycliste s’arrête, il me demande en anglais d’où je viens, je lui réponds en japonais. Il est surpris, ces rencontres éphémères de voyage sont les plus marquantes peut-être.

Le château de Gifu est perché au sommet du mont Kinka, à plus de 300 mètres d’altitude, il domine la ville, on imagine aisément à quel point s’en emparer devait être difficile. Un téléphérique me mène au château, je ne peux que le regarder, il est en rénovation pour plusieurs mois. Toutes les collines alentour sont boisées, très vertes, elles sont sillonnées de chemins de randonnée. Ils descendent en serpentant vers la ville, elle s’étend sur les deux rives de la rivière Nagara.

J’ai rendez-vous en fin d’après-midi avec Takehiro, j’ai tout mon temps. Je l’ai rencontré l’an dernier, nous sommes restés en contact, il m’a proposé de nous retrouver à Gifu pour découvrir la pêche au cormoran. Je vais jusqu’au sanctuaire Inaba, il se trouve au pied du mont Kinka. L’endroit est superbe, au cœur des arbres, adossé à la colline ; il faut gravir des marches, nombreuses, sous le soleil pour se donner le droit d’un vœu. Saluer deux fois, claquer deux fois des mains pour attirer l’attention du kami, faire respectueusement son vœu, claquer des mains une fois, s’incliner une dernière fois.

© Philippe Daman

En haut des marches, il y a des 狛犬, les chiens-lions gardiens de l’enceinte intérieure des sanctuaires shinto. Ils ont l’air très ancien, j’apprends qu’ils sont de l’époque Edo. Le sanctuaire est bien plus ancien, selon la tradition il aurait été fondé au premier siècle de notre ère. Bien avant l’arrivée de Nobunaga, il était déjà l’un des principaux lieux de culte de la région. Il existe dans le temple des komainu datant du XVIe siècle, l’époque de Nobunaga, ils sont protégés dans le sanctuaire, ce sont des pièces à la valeur historique inestimable.

狛犬
Komainu – chiens-lions gardiens de temples.

© Philippe Daman

Avant de rejoindre Kawaramachi, l’ancien quartier des marchands, il y a sur la route le temple bouddhiste Shōhō-ji dans lequel trône un majestueux Daibutsu, un grand Bouddha assis. Il fait partie des trois plus grands du Japon avec celui de Nara et celui de Kamakura. Sa particularité est d’avoir été construit à partir d’une structure en bambou sur laquelle sa forme a été faite en argile, elle a ensuite été couverte de laque et de feuilles d’or. Haut de plus de 13 mètres, il me contemple solitaire, à Nara et Kamakura les foules se pressent autour du Bouddha, ici quasiment personne.

© Philippe Daman

Des deux côtés du Daibutsu, des Rakan son alignés, ils sont 500. Ils représentent les disciples ayant atteint l’éveil. Ils sont tous différent dans leurs attitudes et leurs expressions, montrant ainsi que des personnalités très diverses peuvent atteindre l’éveil. Une amie japonaise m’en a parlé à Morioka, selon elle, chacun dans ces statues peut y trouver une représentation de lui-même. Je me souviens avoir trouvé la mienne là-bas, ce Rakan incapable de s’assoir en position du lotus parce que trop raide, c’était moi à n’en pas douter.

Kawaramachi est la dernière étape avant de rejoindre Takehiro à l’embarcadère où les barques nous attendent. J’ai encore le temps de flâner entre ces magnifiques maisons en bois. Elles sont aujourd’hui des restaurants, des auberges ou des échoppes. Le quartier a connu le début de sa splendeur à l’époque de Nobunaga, mais les maisons aujourd’hui sont pour la plupart des restaurations de bâtiment de la fin de la période Edo, au milieu du 19ème siècle. Le papier, le bois, l’huile, les lanternes, les éventails étaient les spécialités de Gifu. Il en reste la nostalgie d’une promenade à l’heure où les ombres s’allongent. La lumière donne au bois des façades des couleurs chaudes que souligne le balancement léger de lanternes décorées de cormorans, de barques de pêcheurs.

Au bout de la rue, Takehiro m’attend en dégustant une Asahi Super Dry, il est temps de vivre l’expérience des cormorans. Il s’est déjà chargé d’acheter la nourriture et la bière que nous dégusterons sur les barques en attendant le coucher du soleil. Des onigiris au poisson et des ayus, ces petits poissons de rivière que pêchent les cormorans. Nous rejoignons la rive où sont alignées les barques. Un pêcheur au cormoran, un ushō, en costume traditionnel, cintré d’un tablier fait de paille, explique la technique permettant d’éviter que les cormorans n’avalent les poissons lorsqu’ils les pêchent. Un anneau leur bloque le bas de la gorge, seuls les petits poissons passent. L’oiseau parvient à stocker six ou sept gros poissons dans son long cou ; il suffit ensuite de le faire recracher pour les récupérer. Une technique un peu rude mais efficace.

© Philippe Daman

Les barques en bois couvertes d’un toit nous attendent, elles sont alignées le long du quai, certaines plus luxueuses que d’autres. Ces dernières sont destinées à ceux qui ont choisi le repas servi à bord. Alignés face à face comme dans le métro japonais, nous sommes vingt à bord, déchaussés comme il se doit, munis chacun de nos victuailles. Au Japon, aucune activité ne se conçoit sans boire et manger, à part moi, il n’y a que des Japonais embarqués. Le soleil descend lentement sur notre gauche, deux bateliers armés de longues gaffes de bambou nous poussent vigoureusement à l’opposé.

Au centre du bateau, une longue table sépare les convives assis à même le fond pour des raisons de sécurité. Il y a des banquettes, mais nous ne pouvons pas nous y asseoir durant la navigation. Cette impression d’être au ras de l’eau est agréable, j’admire la technique des marins, ils poussent en alternance et se déplacent le long de la coque ; derrière, à la barre un seul marin suffit. J’aperçois sur les autres bateaux des femmes faisant le même travail avec une égale efficacité. L’eau brille des reflets rouges du soleil couchant. Tout est calme et beau.

Il faut attendre la nuit noire, cela nous permet de manger, de boire, d’échanger sourires et politesses avec nos compagnons de voyage. Les conversations sont enjouées, heureuses, des barques chargées d’enfants passent devant nous à quelques mètres, nous sommes à l’arrêt sur la rive. Ils nous font signe et improvisent à distance des pierre-papier-ciseau avec les adultes. Ils gagnent ou ils perdent en riant tout autant. Les Japonais montrent leur âme d’enfant dans ces circonstances, toujours prêts à s’émerveiller d’un rien, à participer à un jeu impromptu. Ce sont des moments savoureux plein d’émotions ou sans crier gare ressurgit l’enfant qu’on a aussi été.

Le début de la pêche est annoncé par un petit feu d’artifice, chaque fleur de feu, chaque 花火, fait pousser des oooh et des aaaah admiratifs ; s’émerveiller d’un rien. Au loin, de grosses boules lumineuses sont apparues sous le feu d’artifice. Ce sont les barques des maîtres cormoran, ils ont allumé leurs braseros de proue, éclairant ainsi au fil du courant l’avancée régulière de la barque. Dans l’eau, tenus en laisse par le maître, douze cormorans tirent de toutes leurs forces à la recherche d’ayus à engloutir. Ils plongent et émergent avec une frénésie folle, leur excitation fait presque peur sous l’éclairage fantomatique des feux de bois lâchant régulièrement des braises incandescentes, elles frôlent les oiseaux excités.

花火
Hanabi – feu d’artifice (littéralement fleur de feu).

Le spectacle est impressionnant, ne seraient-ce les appareils photos qui crépitent autour de moi, on pourrait se croire dans les temps anciens, le temps d’avant les machines. Tels des dieux païens, les maîtres cormorans contrôlent douze laisses dont ils surveillent les prisonniers ailés, alternant tension et douceur en fonction des comportements. Les braseros jouent leur rôle, mettent en scène la pêche, lui donnent l’allure d’un exploit titanesque et la couleur flamboyante d’un célèbre fleuve qui séparait le monde des morts de celui des vivants. La métaphore fonctionne pour les ayus. Certains passent de vie à trépas dans le gosier des cormorans, d’autres échappent à ce funeste destin.

Ludger Heide, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons

Plusieurs barques se succèdent, la fascination des spectateurs ne se tarit pas. La nôtre est accrochée à d’autres en file indienne. Nous sommes, Takehiro et moi, aux premières loges, du bon côté de l’embarcation. Soudain, les bateaux des maîtres cormorans s’arrêtent, la scène gagne encore en intensité, les oiseaux sont comme fous. Je distingue dans leurs yeux l’éclat de la curée, l’inquiétante frénésie du carnage. Les maîtres les arrachent de l’eau d’un coup de laisse précis pour ensuite leur faire régurgiter leurs proies. Nous sommes fascinés par la violence du moment, nos âmes d’enfant sont enfouies quelque part en nous, dominées désormais par l’instinct des chasseurs que nous étions il y a bien longtemps.

La pêche est finie et le retour se fait en silence à la faible lueur des lanternes des bateaux. A quoi pense-t-on ? Aux cormorans, aux traditions, au feu, à ce que toutes ces images inhabituelles ont réveillé en nous. Je vois autour de moi des visages plutôt souriants, quelques traits de gravité percent néanmoins, il y a à l’évidence la conscience d’avoir vécu un moment particulier où il y avait plus qu’une simple pêche traditionnelle. Un moment qui nous rappelle un long passé de domination, d’exploitation et de prédation du vivant.

Dans le taxi qui nous ramène vers le centre, Takehiro demande conseil au chauffeur. J’ai envie d’une petite izakaya locale où manger du poisson local tout en buvant du saké, j’assume ainsi mon rôle de prédateur. Le chauffeur réfléchit, il est déjà tard, il se décide pour un endroit nommé Gatsu. Sans hésiter, il compose le numéro sur son téléphone accroché au tableau de bord, le haut-parleur nous permet d’entendre la discussion. Nous sommes les bienvenus, dernier service à 23h00.

Il faut descendre au sous-sol, le B1 japonais, pour entrer dans une Izakaya tout en longueur. Il reste deux places au comptoir, elles nous attendent. Il y a de l’ambiance, des clients bien éméchés parlent fort, ils s’interpellent en riant du comptoir à la table que nous dépassons pour rejoindre nos places. Les murs sont décorés de haut en bas de bouteilles, sakés, shōchū, whisky japonais. On aime boire au Gatsu. Le patron derrière le comptoir a le sourire taquin et le regard clair. Il nous jauge au premier coup d’œil. Nous commandons des sashimis, il nous propose des amuses-bouches, bien entendu nous voulons des ayus cuits au sel.

© Philippe Daman

Ils sont cuits piqués sur un bout de bois, ce qui donne à leur corps une forme serpentine. On mange tout, la tête, la queue, les arrêtes, la peau ; 塩焼き c’est délicieux. Un client vient s’asseoir près de nous, il est à point, parfaitement saoul, extrêmement aimable, il commande du saké et le partage avec nous. Un étranger à Gifu, dans un tel endroit, a quelque chose de particulier. L’alcool a vite fait de vaincre la timidité naturelle de notre nouveau compagnon. Le patron essaye de le faire revenir à sa place, il ne nous dérange pas, il fait partie de la soirée.

塩焼き
Shioyaki – grillé au sel.

Au Gatsu on écoute le rock anglais de la deuxième moitié du 20ème siècle, les Stones, Clash, les Beatles, cela donne à l’endroit un charme particulier. J’y suis retourné seul le lendemain parce qu’on y mange bien, les sakés sont excellents, le patron est de bonne compagnie. Nous avons discuté de voyage, d’Europe et du Japon en partageant quelques bons sakés tandis que son équipe préparait des bentos pour la pêche au cormoran du lendemain. Gifu n’est pas une ville qui se montre, elle aime qu’on la découvre. Les voyageurs sont les bienvenus, j’ai aimé la regarder se dévoiler gentiment.

Mata ne

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