Revenir à Kanazawa c’est retrouver de vrais amis, parcourir à nouveau les rues de l’ancienne ville, je les connais par cœur, regarder si quelque chose a changé depuis la dernière fois, sentir l’émotion monter au fil des pas. Tout a commencé ici, dans ces rues où mon amour du Japon est né.

Quelque chose a vraiment changé par rapport à toutes les autres fois, il ne fait pas chaud, il fait même un peu froid le soir, je n’ai vraiment pas l’habitude. Le typhon numéro 6 est passé sur Tōkyō la nuit avant que je ne quitte la ville mais cela n’a pas pu affecter la température à Kanazawa, les deux villes sont séparées par les Alpes japonaises. En voyageant en Shinkansen on les traverse par de nombreux tunnels et on peut voir le plus haut sommet des Alpes du Nord, le Mont Okuhotaka qui culmine à 3190 m.

Sept sommets à plus de 3000 mètres sont des arguments que même un typhon peut entendre. Parti depuis l’Est des Philippines, le typhon Jangmi est remonté en quelques jours jusqu’à Okinawa sur une trajectoire Nord. À partir de là sa trajectoire s’est infléchie vers le Nord-est, il est passé sur Kyūshū et Shikoku avant d’atteindre Tōkyō en prenant à nouveau la direction Nord. Les dégâts ont été considérables et 1,5 million de personnes ont reçu des ordres d’évacuation. J’ai eu de la chance, le Shinkansen est passé et sur le trajet j’ai pu voir les rivières gorgées d’eau, débordantes, filer encore à grande vitesse au ras des ponts.

Il fait donc frais pour ma première balade sous un ciel nuageux mais sans pluie. Le soleil ne se montre pas encore mais des coins de ciel bleu laissent espérer son apparition. Le rituel peut commencer, je quitte mon hôtel à Katamachi le long de la rivière Sai, je traverse les ruelles sinueuses de Nagamachi, l’ancien quartier des samouraïs, pour ensuite remonter vers le sanctuaire shinto Oyama-jinja où je salue les chiens démons qui le protègent.

Curieusement, l’entrée principale est surmontée d’un curieux édifice, il rappelle une église, je n’ai jamais vu d’autres exemples de ce genre de construction. L’histoire en fait est celle du passage du Japon féodal au Japon moderne. Cette tour a été construite en 1875 au  moment de l’ouverture du Japon vers le monde, elle combine l’architecture japonaise, chinoise et occidentale. Le plus étonnant peut-être, ce sont les vitraux éclairés la nuit qui font penser à un phare.

© そらみみ, Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)

En traversant le sanctuaire il est possible de rejoindre le château de Kanazawa par l’imposante Nezumita-mon, on atteint cette porte par un pont et elle permet d’accéder au Gyokusen-inmaru, le magnifique petit jardin en contrebas du château principal. Ce n’est pas mon but ce matin, je jette un regard pressé sur le petit étang traversé de ponts de pierre sinueux où l‘on joue l’équilibriste par défi, c’est toujours aussi beau, et je reprends ma route vers le marché d’Omicho et mon café du matin.

Le Higashide coffee ouvre à 9h00, un kissaten n’est pas un endroit de petit déjeuner avant le travail, c’est un endroit de dégustation de café fait à l’ancienne, à la main, avec pour seule machine celle qui moud le grain. C’est là que j’écris à Kanazawa, sur un splendide bar en bois orné de tasses délicates aux motifs colorés, elles sentent bon l’ancien temps, mais plus encore elles embaument de cafés précieux du monde entier, Afrique, Amérique du Sud, Asie, Europe.

Je débute toujours par le café torréfié par le patron, le Higashide brand, pour dévier ensuite vers des saveurs un peu plus fortes, Rwanda, Éthiopie, Colombie. Ici, on connaît mes habitudes. J’évite ensuite de passer par le marché Omicho, trop bondé à cette heure, même s’il est spectaculaire avec ses crabes et ses huîtres gigantesques, ses poissons inconnus aux mâchoires parfois effrayantes. J’y reviendrai plus tard pour déjeuner, pour l’instant la promenade se poursuit vers l’autre rivière de Kanazawa, l’Asano, qui sépare Kazuemachi et Higashichaya, les deux quartiers de Geishas.

Pour rejoindre la rivière, je passe encore une fois par les petites rues calmes où aucun touriste ne vient, la traversée du petit parc Hikoso Ryokuchi est obligatoire. Il est minuscule, il fait partie de mon plaisir de promenade sans m’appartenir. Parfois un couple se prend tendrement en photo devant les arbres et les bosquets identifiés par de petits panneaux discrets. Le plus souvent, il n’y a personne, rien d’autre que les pépiements de petits oiseaux effrontés et moqueurs. Ils se posent près de moi, chantent en me regardant, penchant la tête à droite et à gauche. J’entends : « tiens tu es là, 久しぶり ».

久しぶり
Hisashiburi – ça fait longtemps.

Je descends vers la rivière en sortant par l’autre porte en bois du petit parc, la rue va jusqu’à la rive en aval du pont en bois que traversaient autrefois les Geishas pour passer d’une maison de thé à une autre. Lors des longues soirées de travail, les plus populaires enchaînaient les spectacles, les danses, les musiques, les récitations de poèmes, les discussions sociales et politiques tout en servant le saké dans de petites coupelles gracieusement décorées. Les Geishas sont des artistes du monde des fleurs et des saules, 花柳界. La fleur évoque la beauté, l’épanouissement et les arts raffinés, le saule symbolise la grâce, la souplesse, l’élégance du mouvement.

花柳界
Karyūkai – le monde des fleurs et des saules.

Ce monde existe encore, il est accessible aux occidentaux par le biais de spectacles destinés aux étrangers et présentés en anglais. Mais pour une véritable soirée accompagnée de Geishas, il faut être présenté par un habitué, une personne de référence, pour espérer être accepté. Il y a plusieurs niveaux d’accueil, simplement boire un verre au bar d’une お茶屋 en compagnie de Geishas, j’ai eu cette chance. Mais pour une soirée complète, accompagnée de chants, de danses, de poésies, de plats et de sakés servis par elles, les critères d’admission sont très élevés. Mais pas autant que les prix.

お茶屋
Ochaya – maison de thé.

Je regarde les maisons de thé du Kazuemachi le long de la rivière Asano, elles sont magnifiques, souvent mystérieuses, difficiles d’accès même si beaucoup sont aujourd’hui des restaurants ou des Izakaya. Ne rentre pas qui veut. Il est possible de quitter la rive pour entrer par une petite rue au cœur de ces maisons. Avec de la chance, pendant quelques secondes, on se replonge dans une autre époque. Les jours précieux sont ceux, tellement rares, où une Geisha croise un instant votre chemin sans vous accorder le moindre regard. On voudrait disparaître devant tant de beauté, ne pas la gâcher.  J’ai eu cette chance.

© Philippe Daman

Le quartier d’Higashichaya est beaucoup plus touristique, très animé, embouteillé. Les badauds se disputent les boutiques de thé matcha et autres produits couverts d’or, la fierté de Kanazawa. Les gâteaux, les glaces, le thé, tout est couvert d’or ; les statuettes de dragons disputent aux dieux shinto les prix de beauté. Dans les vitrines achalandées brillent mille reflets dans un œil d’or. Je n’aime pas ces commerces mais le quartier est très beau malgré la foule. L’idée est d’éviter les allées célèbres pour rejoindre des à-côtés solitaires où se perdre quelques instants est un repos.

Je reprends le même chemin pour retourner au marché. Il est temps de déjeuner à l’Omicho Ichiba Sushi, il est 15 heures, c’est le moment idéal, il y aura peu de monde. Au cœur du marché, un petit peu caché, le 寿司屋 propose un comptoir en forme de cœur déformé entourant les artistes du sushi. Sur le haut du comptoir on distingue le rail qui était autrefois porteur de sushi vers le client.  À l’arrêt aujourd’hui, il sert de présentoir aux recommandations du jour. À chaque place un robinet d’eau chaude permet de se confectionner son thé vert gratuit. Je préfère commander directement aux maîtres sushis, cela crée des liens que symbolisent leurs sourires en me voyant m’installer. 久しぶり.

寿司屋
Sushiya – bar à sushi.

Du marché Omicho il y a quelques centaines de mètres à marcher pour atteindre le parc du château par le nord, le Shin-maru Hiroba, on le traverse pour atteindre la porte Kahoku-mon. Reconstruite en 2010, elle est à l’image de ce que sont la plupart des châteaux au Japon, des constructions récentes. Ils ont été détruits par les guerres, les inondations, les typhons, les incendies, les tremblements de terre, ou tout simplement laissés à l’abandon. L’avènement du tourisme au Japon a été un moteur important pour la reconstruction ; celle du château de Kanazawa date de la fin du 20ème siècle.

Après la porte Kahoku-mon, le château est sur la droite, il est gigantesque et majestueux. Il a entièrement été reconstruit selon les normes antisismiques et en utilisant les techniques historiques de construction. L’extérieur est en pierre, l’intérieur entièrement en bois, tout est chevillé selon les techniques anciennes, il n’y a pas la moindre vis ou le moindre clou dans toute la construction.

Le but n’est pas le château aujourd’hui, mais le Kenrokuen, un des plus beaux jardins du Japon. Il faut y aller en fin d’après-midi, vers 17 heures, une heure avant la fermeture, la plupart des touristes seuls ou en groupe sont partis ; restent les amoureux du jardin dont je suis. La lanterne, les koïs, la maison de thé, le petit pont blanc, les points d’eau, les étangs, les rivières artificielles, les pierres posées, les rochers savemment dressés, les oiseaux, chaque année, tout est pareil et tout change. Les histoires anciennes et nouvelles se rassemblent et deviennent la mienne.

La promenade aujourd’hui s’achève dans mon sanctuaire d’adoption, le Kanazawa Jinja. Il est dédié à Tenjin, le dieu shinto des études, des lettres, de la poésie, des examens. On le prie pour la réussite aux examens, pour le succès dans l’apprentissage. Je ne suis rien d’autre qu’un étudiant au Japon, j’apprends le pays, j’apprends les gens, j’apprends la culture, j’apprends la langue. Pour cela je suis chaque jour des voies harmonieuses, parfois inattendues, parfois improvisées, toujours riches.

Demain je partirai à la découverte du festival historique Hyakumangoku où des milliers de personnes défilent en costume d’époque du daimyo Maeda depuis la gare jusqu’au château. Après-demain j’irai au théâtre Noh, ce sera ma deuxième expérience. Tous les soirs je retrouverai mes amis de Kanazawa, ceux des histoires anciennes et ceux des histoires nouvelles. Il y a ici une langueur particulière, celle des nuits qui sont des jours, un sourire particulier, celui de celles et ceux que je retrouve, une saveur particulière, celle de 一期一会, les personnes que l’on croise, auxquelles on parle et que l’on ne reverra plus jamais.

一期一会
Ichigo ichie – un moment, une rencontre.

Mata ne

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