Le château de Matsumoto est remarquable pour au moins deux raisons. Sa teinte dominante est le noir, ce qui est extrêmement rare, et il fait partie des châteaux, autre rareté, qui sont des originaux. Ils sont à peine une dizaine au Japon à n’avoir jamais été détruits et reconstruits. Le trajet en train depuis Gifu comporte une étape, il faut prendre la Tokaido Line jusqu’à Nagano et ensuite le Shinano Limited Express. Un trajet tranquille d’un peu moins de trois heures.

© Philippe Daman

Le château est là, imposant, magnifique sous le soleil de l’après-midi. Un gentil japonais m’aborde en anglais et me demande si je suis prêt à répondre à quelques questions. C’est un professeur d’anglais, c’est sa manière de préparer des cours pour ses élèves ; je ne le sais pas encore, mais l’école sera au centre de ma découverte de Matsumoto. Cet aimable enseignant, timide et réservé, enchanté de me voir répondre de bonne grâce, en est le signe annonciateur.

L’intérieur du château est moins impressionnant et nécessite une prudence particulière. Déchaussé, il faut escalader des marches qui se dressent selon des angles approchant ceux d’une échelle. Il est interdit de prendre des photos près des escaliers, près de chacun d’eux veille un guide appliqué qui répète les consignes de prudence dans un anglais un peu folklorique. Je n’aime pas trop les expositions d’armes à feu à l’entame de la visite, elles rappellent néanmoins que depuis le XVIe siècle et l’arrivée des Portugais, le Japon a très vite compris la supériorité de la poudre sur les lames. Tant pis pour l’image héroïque du samouraï.

Le sommet du château offre une vue aux quatre points cardinaux qui vaut les risques de l’escalade. Les poutres s’emboîtant pour soutenir l’édifice sont impressionnantes, on le perçoit mieux à la descente lorsqu’on fait particulièrement attention à ne pas se vautrer lamentablement sous le regard sévère et attentif des guides. Dans les murs, deux sortes de fentes, celles destinées à décocher des flèches, arme traditionnelle du bushi, et celle servant à l’emploi du mousquet, moins rapide à la recharge mais tellement plus efficace contre les armures des guerriers japonais.

En quittant l’enceinte du château j’aperçois sur le faîte des portes qui en gardaient l’accès autrefois des poissons curieusement couchés sur le ventre, dressant leur queue vers le ciel avec fierté. Ce sont des 鯱, des carpes à tête de tigre ou de dragon, elles ont le pouvoir d’attirer la pluie et de protéger contre les incendies. À n’en pas douter celles de Matsumoto ont été efficaces.


Shachihoko – carpe mythique à tête de tigre ou de dragon.

© Philippe Daman

Marcher au hasard dans une ville pour la première fois, c’est la découvrir, c’est aussi la regarder. Aucun repère n’est connu, aucune destination n’est programmée, les pas seuls liés à l’instinct font prendre telle ou telle rue. Les plus petites, celles qui semblent les plus vieilles attirent forcément l’attention. Je m’arrête devant un grand bâtiment qui m’intrigue, il ne ressemble à aucun autre avec ce qui paraît être de longues palissades de bois sans fenêtre. C’est un ancien cinéma devenu le Agetsuchi Cinema Museum, délabré comme une pellicule vieillie par le temps.

À l’intérieur, des couloirs tapissés d’affiches consacrées au cinéma d’action japonais et occidental, une salle en sous-sol consacrée aux animes. On peut y voir un vieux projecteur, magnifique machine dans sa cabine de projection ; elle semble en parfait état, prête à tourner. C’est un projecteur Fuji Central, une référence japonaise de la projection des années 50 et 60. Il est prêt à accueillir les bobines grand format des pellicules 35 mm. C’est une pièce exceptionnelle, fiable, silencieuse, ses trois objectifs pivotants permettent d’ajuster la focale pour s’adapter aux différentes tailles de salles.

© Philippe Daman

Le musée récolte des fonds pour restaurer le cinéma qui a été fermé en 2008, il avait ouvert en 1917. Pourtant l’entrée est gratuite, on donne ce que l’on veut. Il y a aussi un petit magasin où j’achète quelques photos en noir et blanc témoins du passé du cinéma Agetsuchi. En repartant je me dis que peut-être, d’une certaine manière, regarder une ville c’est l’empêcher de disparaître. Matsumoto va rester dans ma mémoire pour plusieurs raisons, le vieux cinéma en est une, la ville continue à exister grâce à la mesure de mes pas et de mon regard.

Le soir, au onsen de l’hôtel, bonheur de la fin d’une journée de marche, j’ai une drôle de sensation. Au moment d’entrer dans le sauna, je me penche pour prendre un peu d’eau froide, j’ai un étourdissement, le sol devient mou, je dois me reprendre pour ne pas tomber. Un Japonais me regarde, il me dit 地震 ; je réponds oui. C’est bien un tremblement de terre, tout le monde se fige pendant un instant, nous sommes nus comme des vers. On sent le bâtiment bouger, nous sommes au 9ème étage, mais ça se calme rapidement, c’était loin, près de Tōkyō, je l’apprendrai par des amis une heure plus tard. Les séismes sont extrêmement fréquents au Japon, il faut s’y faire, être prêt à appliquer les mesures de sécurité qu’il faut absolument apprendre lorsqu’on voyage là-bas. C’est tout sauf une plaisanterie, la vie de chacun peut en dépendre.

地震
Jishin – tremblement de terre.

© Philippe Daman

Le matin il fait très beau, la température est agréable, le vent est frais. Sur le chemin du musée d’art de Matsumoto, un sanctuaire attire mon attention. Le Fukashi Jinja a été fondé en 1339, il est consacré à Tenjin, autrefois appelé Sugawara no Michizane, le même personnage devenu kami de mon sanctuaire d’adoption à Kanazawa. Étrange coïncidence, d’autant que Tenjin est la divinité de l’éducation, des lettres, des arts et de la réussite scolaire. Aujourd’hui je vais voir au musée l’exposition consacrée à l’artiste locale Yayoi Kusama, ensuite j’irai visiter l’ancienne école Kaichi, un trésor national. Le Japon me parle, il met sur le hasard de mon chemin mon kami de référence ; ne pas oublier de s’incliner respectueusement sous le 鳥居 en entrant et en sortant du sanctuaire.

鳥居
Torii – Portique à l’entrée des sanctuaires shinto.

© Philippe Daman

Yayoi Kusama est une artiste contemporaine de renommée mondiale. Ses points, ses lumières et ses couleurs sont un univers dans lequel le musée d’art de Matsumoto permet de s’immerger. Des miroirs nous mettent en abîme parmi des lumières changeantes, projetant notre image à l’infini, dans tous les sens, au milieu d’elles. Pendant 20 secondes je suis seul dans la Infinity Mirror Room, la solitude est grisante dans l’immensité de cet univers de lumières. En faire partie lui donne un aspect unique, chacun peut vivre cette émotion ; une fois encore, regarder fait exister l’œuvre.

Cet univers très particulier, l’artiste née à Matsumoto l’a développé petit à petit en raison d’hallucinations dont elle est victime depuis son enfance. Le réel dont elle est le témoin unique, elle tente de le faire vivre à ceux qui regardent ses œuvres. Pour autant, il faut prendre conscience de notre propre regard créateur. Yayoi Kusama nous donne ce pouvoir au travers de son art, elle nous offre des yeux capables d’inventer un univers. L’exposition se termine par une de ses célèbres citrouilles jaune à pois noirs, seule œuvre pour laquelle les photographies sont autorisées. Je l’avais découverte pour la première fois sur l’île de Naoshima en 2018.

© Philippe Daman

L’ancienne école Kaichi est un bâtiment étonnant. Sa construction a commencé dans les années 1870, au début de l’ère Meiji. Le défi pour les architectes japonais était d’utiliser des méthodes de construction traditionnelles pour réaliser un bâtiment reflétant les normes occidentales, nouvelles références d’un Japon s’ouvrant au monde. Cela s’appelle le 擬洋風建築. Je regarde le portique d’entrée orné d’un dragon, un vieil homme s’arrête, il me dit quelque chose en japonais. Je crois comprendre, cet ornement de dragon a été inspiré d’un temple bouddhiste. Satisfait, il continue sa route paisiblement. En fait, l’école d’origine en 1872 était une école bouddhiste, mais elle a rapidement été reconstruite en imitation occidentale parfaitement symétrique. La population de Matsumoto y voyait une ouverture vers le monde et la modernité. Ils ont d’ailleurs financé à 70 % sa construction.

擬洋風建築
Giyōfūkenchiku – imitation de l’architecture occidentale.

Tateishi Seijū, maître charpentier originaire de Matsumoto, est chargé des plans de la nouvelle école. Il part dès lors en voyage à Tōkyō et à Yokohama pour s’inspirer de bâtiments déjà construits sur le modèle occidental. Les dessins de ses carnets de notes sont exposés dans l’école devenue musée. L’attrait pour l’Occident perçu comme extrêmement moderne par les Japonais est énorme, tous les domaines culturels sont influencés et par nature l’éducation l’est aussi. C’est ce qui explique ce mélange particulier de dragons japonais et d’anges chrétiens sur le fronton de l’entrée.

Dans les vitrines de l’école devenue musée, reconstruite et déplacée après avoir été fortement endommagée par un typhon en 1959, on peut voir des manuels de japonais, de musique, de biologie ou de mathématiques, des cahiers d’élèves de la fin du 19e et du début du 20e siècle. C’est émouvant et surprenant, l’école même en Occident en était encore à ses balbutiements, pourtant ces livres disent combien les cours étaient pris au sérieux.

Une photo de 1899 attire mon regard. Une centaine d’enfants posent en uniforme, certains, les plus grands, sont des adolescents. Ils sont tous en uniforme, sérieux et fiers, ils fixent l’objectif, déjà nés dans un monde moderne où la photographie ne les intrigue déjà plus. Derrière eux les professeurs ont l’air sévères, ils portent soit un costume occidental, soit un kimono. C’est la première photographie commémorative de remise de diplôme, selon la légende. Elle a été prise après l’adoption de l’emblème de l’école, on le devine sur le drapeau, il est aussi sur les casquettes des élèves. Au centre, un peu à droite en haut, plus petite que tous les adultes, il semble que ce soit le visage d’une femme.

Les classes n’étaient pas mixtes, mais il y avait dans l’école des cours pour les jeunes filles, une photo le montre, un cours de sciences semble-t-il, donné par un homme. Autre aspect moderne remarquable pour l’époque, il y avait aussi des cours destinés aux aveugles. Pendant quelques années même, au début de son existence, l’école confiait aux meilleurs professeurs les élèves ayant le plus de difficultés. L’école Kaichi mettait un point d’honneur à tenter de faire parvenir tous les élèves au même degré de compétence quelles que soient leurs capacités, leur développement physique ou leur milieu social. Je m’avance peut-être, mais la qualité mondialement reconnue de l’éducation japonaise d’aujourd’hui puise une partie de ses racines dans cette école modèle de l’époque.

Ma journée scolaire n’est pas terminée, il existe une autre école à Matsumoto qui m’intrigue, celle-là est toujours en activité, pourtant on peut la visiter. Elle s’appelle aujourd’hui le centre culturel Agatanomori, mais lors de sa construction en 1919 son premier nom fut École supérieure de Matsumoto. À cette époque, les écoles supérieures sont des lieux où le Japon prépare l’élite intellectuelle du pays à entrer dans les prestigieuses universités impériales de Tōkyō ou de Kyōto. Le projet scolaire n’est pas du tout le même que celui de l’école Kaichi. Quarante ans plus tard le Japon a complètement changé.

L’empereur Meiji (Mutsuhito) a été remplacé par son fils, l’empereur Taishō (Yoshihito) ; après leur accession au trône, les empereurs japonais prennent le nom de l’ère qu’ils ont définie. Meiji (1868-1912) signifie « gouvernement éclairé », Taishō (1912-1926) signifie « période de grande justice ». L’histoire retient néanmoins cette époque sous le nom de « démocratie Taishō ». Allié des vainqueurs de la première guerre mondiale, le Japon est devenu à l’issue de celle-ci un acteur majeur de la politique internationale dont l’obtention d’un siège permanent à la Société des Nations est le symbole.

Devenu puissance économique et puissance militaire durant l’ère Meiji, le Japon a besoin d’élites intellectuelles pour assurer son nouveau statut de puissance politique internationale. La quarantaine d’Écoles supérieures, dont celle de Matsumoto, vont servir à cela. Le bâtiment de l’École supérieure de Matsumoto qui a été conservé et est devenu un centre culturel, révèle par son architecture l’évolution du Japon de l’époque. Il ne s’agit plus d’imiter l’architecture occidentale, mais de prouver qu’on la maîtrise totalement. « Là où il y a une volonté, il y a un chemin » était une phrase à la mode à l’époque, indûment attribuée à Lénine, Churchill ou même Einstein. Elle caractérise à merveille ce que le Japon est devenu depuis son ouverture au monde.

La démocratie Taishō est l’époque de la maturité des partis politiques japonais, les journaux se développent de manière inouïe, les intellectuels, artistes, écrivains, cinéastes occupent une place de premier plan. Les vêtements changent, apparaissent les moga et les mobo, les modern girls et les modern boys. Dans les villes, les kissaten, mes vieux cafés favoris, les théâtres, les salles de concert, les cinémas ouvrent partout. Comme le cinéma Agetsuchi, trouvé par hasard à Matsumoto, il date de 1917. Les débats publics sont la nouvelle norme, les étudiants les animent, parfois même les femmes conduisent des voitures. Le Japon voit le progrès comme un chemin, une réalisation, une possibilité, l’enthousiasme est total.

L’entrée de l’école est bordée de cèdres de l’Himalaya, l’allée sur la droite est célèbre pour cela. Sur l’ancien bâtiment se sont greffés des immeubles plus modernes, mais l’ensemble reste harmonieux et s’intègre avec grâce dans le parc qui prolonge l’école. Je rentre un peu hésitant dans les couloirs, de la bibliothèque sortent des étudiants ou des professeurs, ils me saluent, ma présence paraît normale. J’entends des voix dans certaines classes, comme un chant bouddhiste, peut-être shinto, je ne sais pas. Des adolescents sont assis à même le sol et discutent, ils semblent indifférents au chant qui vient de la même classe, je ne m’attarde pas pour regarder.

© Philippe Daman

Certaines classes sont les témoins du passé. Les bancs individuels en bois sont parfaitement rangés face à l’estrade où un bureau vide attend un professeur. Les autres classes servent encore, elles sont bien rangées, nettoyées, prêtes à être utilisées le lendemain. Il y a partout de la rigueur, peut-être une certaine rigidité qui n’est pas sans rappeler l’imaginaire d’une école anglaise du siècle dernier. Le bois est là pour donner une certaine chaleur aux couloirs, aux escaliers, aux salles de classe elles-mêmes.

Le soir, l’étudiant voyageur a des images du passé plein les yeux. Il parcourt les rues désertes de Matsumoto à la recherche d’une izakaya prête à l’accueillir. Osamu Dazai me revient à l’esprit, il est né en 1909, il a donc été un de ces adolescents de l’ère Taishō, il a vécu dans sa jeunesse l’explosion intellectuelle et démocratique du Japon. Est-il une victime de ce qui s’est passé ensuite, dans les années 30, jusqu’au désastre de la guerre ? Une lanterne unique dans la rue sombre semble m’attendre, je fais glisser la 格子戸, les conversations s’arrêtent une seconde puis reprennent. Une dame sans âge m’invite à m’asseoir au comptoir.

格子戸
Kōshido — porte à claire-voie.

© Philippe Daman

Edomae Miezushi est littéralement une izakaya proposant des sushis dans le style traditionnel d’Edo, l’ancien nom de Tōkyō. Le chef tranche des portions généreuses de poisson, elles couvrent largement le riz légèrement tiède soigneusement agglutiné dans une paume humide experte. Tremper le poisson dans le soja, pas le riz, il doit rester ferme. Savourer ensuite, laisser le wasabi placé par le chef apparaître lentement, il caresse les papilles, révèle le poisson, souligne la tendresse un peu ferme du riz. Une gorgée de saké termine la bouchée, l’accompagne dans l’attente de la prochaine. La cuisine japonaise est une des voies harmonieuses du plaisir.

Mata ne

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