3 juin 2026
Je me permets d’emprunter à Osamu Dazai le titre d’un de ses romans. Par la rencontre fortuite d’un récit et d’une envie, cet écrivain a donné corps à mon prochain voyage au Japon. La voix qui se réveille au fil des jours, qui me dit : « viens, reviens, je t’attends », s’est révélée rauque, éraillée, cassée par l’abus de tant de choses interdites que la morale réprouve. La beauté est pourtant là, elle coule doucement au fil des mots qui restent.
« Victimes. Victimes d’une période de morale provisoire. Voilà ce que nous sommes certainement, l’un et l’autre.
La révolution éclatera quelque part ; mais l’ancienne morale persiste inchangée dans l’univers qui nous entoure et elle entrave notre chemin. Cependant bien des vagues peuvent déferler en surface de la mer : loin d’entrer en révolution, l’eau des fonds reste immobile, éveillée mais feignant de dormir. »
Soleil couchant, Osamu Dazai, 1947.

En partant je laisse derrière moi les soleils couchants qui s’accumulent sur le Vieux continent. Certains ont précédé le grand démon orange du Nouveau monde, d’autres s’apprêtent à le suivre. Les périodes sombres sont là, elles viennent d’un Mordor doré en apparence mais coloré en réalité des tons sales de la haine féroce pour celui désigné comme coupable, « l’Autre ».
Que voient les Japonais de ces soleils couchants, difficile à dire en les regardant déambuler devant la petite gare de Hatanodai située à Shinagawa, au sud-ouest du centre de Tokyo. Ils marchent tranquilles sous un soleil bien haut, bien éveillé, qui chauffe avec insistance la fin du printemps. Les parapluies font les ombrelles, se protéger du soleil est une obligation, il faut se mettre à l’abri des dangers solaires, il faut que les peaux restant blanches. Pour eux le démon est jaune luisant dans un ciel bleu strié de blanc.
Depuis le Caferia, kissaten installé au premier étage, je peux les observer tout à loisir. C’est un quartier résidentiel et un public varié parcourt la rue commerçante où je me trouve. À chaque métro, les barrières du passage à niveau retiennent quelques instants les marcheurs. Libérés, ils reprennent avec ardeur leur chemin mais ralentissent bientôt sous la chaleur du soleil ; le groupe à peine formé se dissout dans des marches aux rythmes divers.

Les plus jeunes avancent vite, le buste droit, pour rejoindre peut-être l’université de Showa toute proche. Les salarymen ont la chemise blanche impeccable, la mallette au poignet ou le sac noir au dos. Les utilisateurs de téléphone marchent courbés, plus lentement, ils consultent des messages, lisent peut-être des mangas ou cherchent simplement leur chemin. Certains s’arrêtent brusquement et se ravisent sur la voie à suivre, c’est un signe. En queue de cortège arrivent les plus anciens, plus lents, plus prudents, ils portent leurs pas plus que leurs pas ne les portent.
Il y aussi les véhicules. Les vélos d’abord qui se faufilent adroitement sans jamais toucher ou gêner personne. Les motocyclettes ensuite dont usent les livreurs et toutes sortes de professions déambulatoires. Les voitures enfin, trop larges, elle doivent attendre que les groupes se défassent. La conduite des Japonais dans ces rues est celle de l’efficacité lente, il faut, en rythme et en douceur, alterner accélération et ralentissement, parfois jusqu’à l’arrêt. Aucun klaxon ne retentit, la fluidité de chacun est la règle, elle est une des voies harmonieuses du Japon.
Osamu Dazai aurait-il écrit dans le Caferia en regardant les passants, je ne le crois pas. Son univers était celui des bars, de l’alcool, du tabac, des femmes aussi. Il ne regardait pas le Japon ou les Japonais, il se regardait lui-même. Incapable de trouver les raisons nécessaires pour vivre, il observait sa propre déchéance au travers de personnages hétéronymes qui ne sont pas sans rappeler ceux de Fernando Pessoa. Les histoires de Dazai sont à la première personne, hommes ou femmes, ils racontent la difficulté d’être, le sentiment de ne pas appartenir au réel, de ne pas être à la bonne place.
« Je ne connais plus désormais ni le bonheur ni le malheur. Tout passe. C’est la seule vérité qui m’ait paru ressembler à une vérité dans cette société humaine où j’ai vécu jusqu’ici comme au cœur d’un enfer. Tout passe. »
La déchéance d’un homme, Osamu Dazai, 1948.

Pourquoi cette œuvre si triste en apparence et si dynamique en réalité est-elle venue inspirer mon nouveau voyage au Japon ? Ce n’est pas un choix guidé par ma propre inadéquation au monde, je la gère seul depuis longtemps. C’est un hasard de lecture qui m’a mis sur le chemin de Dazai, celui de sa courte vie.
Au mois de mars, au début du printemps, j’ai décidé que mon prochain voyage au Japon se ferait à la découverte de Tohoku, le Nord de la grande île de Honshū. Le même jour, installé à la terrasse d’un bar pour profiter d’une première douceur de l’air, j’ouvrais Retour à Tsugaru d’Osamu Dazai que je projetais de lire depuis longtemps pour découvrir ce grand écrivain. J’y lisais ceci :
« Au printemps d’une certaine année, je fis pour la première fois le tour de la péninsule de Tsugaru, à l’extrémité nord de Honshū. Le voyage dura près de trois semaines et fut, dans ma vie de plus de trente ans, l’un des événements les plus importants. »
Retour à Tsugaru, Osamu Dazai, 1944.

Comment ne pas croire à un signe quand la première phrase d’un livre, plus de quatre-vingts ans après avoir été écrite s’adresse aussi directement à moi, le jour même où j’ai décidé de visiter le Tohoku. Tsugaru est le nom du Nord de cette région, je venais de le découvrir en ouvrant le livre. La dernière phrase du livre m’a quant à elle bouleversé, elle écrivait une autre voie harmonieuse du Japon qui m’était directement adressée.
« Adieu, lecteur. Si nous sommes encore en vie, retrouvons-nous un autre jour. Tâchons de vivre avec entrain. Ne désespère pas. Je te salue. »
Osamu Dazai est né et a vécu à Tsugaru, c’est donc là que j’irai à sa recherche, ce sera plus tard dans ce nouveau voyage lorsque lentement je remonterai vers le Nord. Il a également vécu à Tōkyō ; c’est dans cette ville que débute mon retour au Japon et ma rencontre avec un écrivain unique, presque inconnu du public occidental et que les plus jeunes au Japon connaissent à peine. Il existe pourtant des adaptations en manga de certaines de ses œuvres, notamment à destination des écoles. Deux mangas au moins sont traduits, La déchéance d’un homme, par Junji Ito en 2017, et le même titre par Usamaru Furuya en 2007. Ce sont deux excellentes manières de découvrir Osamu Dazai.


Je suis de retour au Japon sur la piste de Dazai, sur le chemin du Tohoku, je ressens l’excitation du voyage. Après dix longs mois d’attente aux expériences diverses, je suis enfin là où je veux être. J’ai retrouvé Hisae et Takashi, je suis heureux. Pourtant il y a un paradoxe dans ce premier texte, celui d’associer à ma nouvelle découverte du Japon un écrivain qui, toute sa vie, n’a pensé qu’à quitter ce pays, de manière définitive. Je devrais dire le monde puisque son inadéquation n’était pas au pays lui-même mais aux êtres humains de manière générale.
Le monde de Dazai était celui de l’avant et de l’après-guerre, la deuxième, la plus monstrueuse. Lui qui faisait partie par sa naissance de la haute aristocratie japonaise savait mieux que d’autres dans quelle impasse inhumaine s’était précipité le monde et son pays. C’est certainement cette lucidité qui m’attire autant que le beauté de ses textes. Merci aux traducteurs.
Soleil couchant auquel j’emprunte le titre de cette chronique, raconte l’histoire d’une famille aristocrate juste après la guerre dont la fortune et la place dans la société s’effondrent. Le titre japonais 斜陽 signifie le coucher de soleil mais aussi le déclin ; plus précisément si l’on ajoute le kanji 族 (la famille dans le sens du clan), on obtient un terme qui signifie en japonais « le déclin de l’aristocratie ». Le message est clair, Dazai nous parle de la fin d’un monde, de son monde. Tellement clair que le mot 斜陽族 est devenu populaire au Japon après la publication du roman.
斜陽
Shayou – coucher de soleil, déclin.斜陽族
Shayouzoku – déclin de l’aristocratie.
Peut-être est-ce là que le paradoxe s’efface. Le soleil couchant que je vois, celui de l’Occident, est aussi un monde en déclin dont la fortune et la place s’éteignent au profit d’autres, émergentes et dynamiques. Ce n’est pas à moi d’écrire sur le sujet.
Je ne suis qu’un voyageur qui raconte quelques histoires en s’inspirant cette fois-ci des traces laissées par un grand écrivain. Sur les pas de Dazai, au rythme de ses mots, je vais parcourir le pays que j’aime, partir à la rencontre de mes anciens et nouveaux amis. Je parcours les voies harmonieuses du Japon. Lecteur, si tu me suis, je te remercie.
Mata ne

