Tōkyō est devant moi. La ville s’étend beaucoup plus loin que mon regard ne peut porter, mais la hauteur de mon point de vue permet d’imaginer sa taille. La première impression fait peur, les gens, les mouvements, les images, les sons envahissent les sens. La ville paraît démesurée et sans fin, elle pousse à vouloir se réfugier quelque part pour ne pas être entraîné par la foule. Tōkyō pourtant possède plusieurs visages, plusieurs rythmes, plusieurs couleurs. Les parcs, les petites rues, les soirées joyeuses dans les Izakaya, les promenades nocturnes solitaires dans la nuit calme, les temples discrets, presque cachés, donnent à Tōkyō une dimension humaine.

Depuis le toit panoramique du MoN Takanawa : The Museum of Narratives, je contemple en compagnie d’Hisae, les pieds dans l’eau, le train électrique géant que les dieux japonais m’ont offert aujourd’hui. Les voies sont sans nombre et les trains passent, Shinkasen, Express, Local, Métro, toute la gamme est là. Au loin, entre deux immeubles, mon amie me désigne le Monorail, il flotte en hauteur reliant l’aéroport d’Haneda à Shinagawa.
Nous tournons la tête de tous côtés happés par la vue, nos pieds dénudés tournent dans l’eau fraîche ; à Tōkyō tout tourne, les yeux, les voies, les cœurs. Le vent aussi, il tourne en petites rafales chaudes et sensuelles, sans insister. Il annonce, il prévient, je suis l’émissaire du typhon à venir, il monte depuis Okinawa et a déjà rejoint Shikoku, bientôt, il sera sur Tōkyō. Quoi du plus Guruguru qu’un typhon ?
ぐるぐる
Guruguru – ce qui tournoie.
Ce terme désigne ce qui tournoie, ce qui tourne en rond, sa sonorité est typique d’une langue qui adore transformer les onomatopées en adjectifs. Le thème de l’exposition du MoN Takanawa est précisément celui-là, montrer que beaucoup de choses dans le monde sont Guruguru. Depuis la représentation moderne de l’univers en expansion jusqu’aux pensées qui tournent en boucle dans nos cerveaux ; depuis le cycle quotidien de l’être humain jusqu’aux palindromes qui se lisent dans les deux sens ; depuis les cycles de la nature qui nous concernent tous jusqu’aux empreintes digitales qui nous rendent uniques.
Le cœur de Tōkyō lui-même contient un élément Guruguru très particulier, la Yamanote Line. Ce métro particulier anime la vie quotidienne de tous les tokyotes qui l’utilisent plusieurs fois par jour. Le Ministère japonais des transports estime sa fréquentation à 4 millions de passagers par jour ! Être écrasé dans un wagon à l’heure de pointe donne un véritable aperçu de ce qui signifie vivre et travailler à Tōkyō. C’est une expérience désagréable mais indispensable si l’on veut comprendre la vie dans cette ville.
La Yamanote Line détermine un centre à Tōkyō, on est dans ou à l’extérieur de son parcours, celui-ci s’étale sur plus de 34 km. Les 30 gares permettent à la fois d’accéder aux autres trains et métros qui traversent la ville et de se rendre dans ses principaux pôles d’attraction. La gare de Tōkyō, Shinagawa, Shibuya, Shinjuku, Ikebukuro, Ueno, Akihabara. Les trains circulent dans les deux sens, le trajet complet prend une heure et comme c’est un train de surface il permet d’observer de nombreux aspects de la capitale japonaise.

Le lendemain c’est précisément dans une gare de la Yamanote Line que j’ai rendez-vous avec Hisae pour nous rendre à l’ouest de Tōkyō, à Mitaka, l’endroit où Osamu Dazai a vécu ses dernières années et où se trouve sa tombe. Depuis Gotanda nous allons jusqu’à Yoyogi pour prendre la Chūō-Sōbu Line, son terminus est la gare de Mitaka.


Osamu Dazai s’est installé à Mitaka en novembre 1939 avec sa femme Michiko Ishihara, il a 30 ans, la partie la plus prolifique de sa carrière débute là. Elle s’achèvera avec son suicide en juin 1948 en compagnie de son amante Tomie Yamazaki. Il s’agit d’un 心中, le double suicide amoureux japonais ; ce n’était pas la première tentative de Dazai, loin de là, mais c’était la bonne. Les corps des deux amants ont été retrouvés dans le Tamagawa Aqueduct, un canal d’irrigation construit à l’époque Edo ; ils ont été identifiés le 19 juin, le jour même de l’anniversaire de l’écrivain. Ce jour est depuis lors 桜桃忌, la fête des cerises, la commémoration annuelle consacrée à Osamu Dazai.
心中
Shinjū – double suicide amoureux.
桜桃忌
Ōtōki – jour de commémoration d’Osamu Dazai
Mitaka n’est plus du tout à l’image des descriptions de l’époque où Dazai y a vécu. Le village de campagne n’existe plus, les chemins de balade de l’écrivain ont presque tous disparu, les bars où il buvait jusqu’à plus soif aussi. Reste la canal où il a finit ses jours, il est encore possible de s’y promener sur les rives bordées d’arbres. Les endroits où il a vécu ne sont plus que des plaques sur des murs sans joie. C’est un endroit résidentiel moderne plutôt vert où il reste néanmoins agréable de se balader. L’endroit la plus célèbre est le musée Ghibli (les Japonais prononcent Giburi) consacré à la célèbre maison de production d’anime dont Hayao Miyazaki est la figure de proue.


Le musée Osamu Dazai existe aussi, il est situé au cinquième étage d’un bâtiment en béton juste en face de la gare de Mitaka. Ce n’est pas très grand. Des pages manuscrites de l’écrivain dévoilent son écriture ample mais torturée. Les kanjis semblent écrits dans la douleur, ils reflètent cette image d’Épinal de Dazai, celle d’un visage douloureux, déjà perdu pour la vie, perdu depuis toujours. Je ne peux rien lire, mais Hisae me traduit certains titres, certaines références à l’œuvre.



La chambre de six tatamis où Dazai écrivait a été reconstituée. Une table basse, son célèbre manteau noir accroché à un cintre, un 掛軸 est suspendu dans le 床の間, l’alcôve où l’on met en valeur un objet d’art. C’est le seul endroit où les photos sont autorisées. On y entre en se déchaussant. L’endroit est émouvant, un bref instant la solitude de l’écrivain passe. Un souffle discret, comme une respiration qui s’arrête et hésite à repartir. L’esprit de Dazai est quelque part dans ces pages étalées, dans le bois de la table où les textes sont nés, dans ce manteau qui pend seul et triste.
掛軸
Kakejiku – rouleau suspendu.
床の間
Tokonoma – alcôve où des œuvres d’art ou des fleurs sont exposées.

Dans le couloir qui longe la pièce on aperçoit un portrait de sa femme en kimono qui semble regarder l’endroit reconstitué où écrivait son mari. Son visage paraît résigné même si l’ombre d’un sourire affleure, probablement une attitude dictée par l’époque lorsqu’une femme japonaise posait pour une photo. Au-dessous du portrait l’intégrale des œuvres de Dazai est placée par ordre chronologique ; j’imagine que ce sont des éditions originales.

Il existe à quelques pas du musée un salon littéraire Osamu Dazai. Un mur entier est couvert de livres, on peut y trouver ses œuvres en plusieurs langues. Ses romans, ses nouvelles, ses contes, ses essais, sont à la disposition des amateurs de lecture. Il y a quelques tables où l’on peut boire un café tout en lisant. De petits objets rappelant l’auteur sont en vente ; un carnet de notes à son effigie, des crayons décorés de quelques une de ses phrases, des photos qui rappellent sa vie à Mitaka.
Une jeune fille lit seule en buvant un café, elle semble totalement absorbée par sa lecture. Ça me touche de voir quelqu’un d’aussi jeune lire cet auteur avec autant d’attention, ses propres parents n’étaient pas nés lorsque l’écrivain est mort. Que trouve-t-elle dans ces textes ? Une critique de la société toujours actuelle aujourd’hui ? Les tons pastels d’un Japon qui n’existe plus ? Un écho à sa propre difficulté avec la vie ? Simplement la beauté de son écriture ? Tout cela à la fois peut-être. Le tableau est touchant mais je garde cette image pour mes yeux, pour mon souvenir, il n’est pas question de la voler, il faut simplement s’en souvenir car elle est belle.
Lit-elle : « L’être humain est né pour l’amour et pour la révolution. » (La femme de Villon, 1947) ; ou encore, « La société… mais au fond, la société, c’est toi. » (La déchéance d’une homme, 1948) ; ou enfin : « Les êtres humains sont-ils vraiment capables d’aimer ? » (Soleil couchant, 1947).

Le temps passe gentiment, il reste une étape, s’incliner sur la tombe de celui que je suis venu voir. Dans le cimetière bouddhiste elle est indiquée, elle n’est pas difficile à trouver. Sur celle-ci un briquet pour les cigarettes de l’au-delà et quelques cerises en prévision de la commémoration du 19 juin. Je pense à la tombe d’Ozu à Kamakura, toujours agrémentée d’alcools divers, je suis surpris de ne pas en voir ici.
Mais voilà qu’une autre jeune fille nous rejoint devant la tombe, elle s’incline respectueusement pendant un long moment. D’une certaine manière cela rend Dazai vivant, il est encore lu même s’il devient difficile à trouver dans certaines librairies. Cela me donne de l’espoir pour l’avenir parce que les questions posées par l’écrivain sont essentielles, nécessaires à la poursuite de la vie. Sur sa tombe, derrière le mur du cimetière bouddhiste, il y a un soleil couchant. Il me dit merci d’être là.

